Le Corpus minskois de René Guénon

La Grande Guerre sainte

Dans notre dernier article, nous indiquions, à propos de la Bhagavad-Gîtâ, la signification symbolique de la guerre, et nous faisions remarquer que cette conception se trouve non seulement dans la doctrine hindoue, mais aussi dans la doctrine islamique, car tel est le sens réel du jihad ou « guerre sainte ».

D’une façon tout à fait générale, on peut dire que la raison d’être essentielle de la guerre, sous quelque point de vue et dans quelque domaine qu’on l’envisage, c’est de faire cesser un désordre et de rétablir l’ordre ; c’est, en d’autres termes, l’unification d’une multiplicité, par les moyens qui appartiennent au monde de la multiplicité elle-même ; c’est à ce titre, et à ce titre seul, que la guerre peut être considérée comme légitime. D’autre part, le désordre est, en un sens, inhérent à toute manifestation prise en elle-même, car la manifestation, en dehors de son principe, donc en tant que multiplicité non unifiée, n’est qu’une série indéfinie de ruptures d’équilibre. La guerre, entendue comme nous venons de le faire, et non limitée à un sens exclusivement humain, représente donc le processus cosmique de réintégration du manifesté dans l’unité principielle ; et c’est pourquoi, au point de vue de la manifestation elle-même, cette réintégration apparaît comme une destruction, ainsi qu’on le voit très nettement par certains aspects du symbolisme de Shiva dans la doctrine hindoue.

Si l’on dit que la guerre elle-même est encore un désordre, cela est vrai sous un certain rapport, par là même qu’elle s’accomplit dans le monde de la manifestation et de la multiplicité ; mais c’est un désordre qui est destiné à compenser un autre désordre, et, comme l’enseignent les traditions extrême-orientales, c’est la somme même de tous les désordres, ou de tous les déséquilibres, qui constitue l’ordre total. L’ordre n’apparaît d’ailleurs que si l’on s’élève au-dessus de la multiplicité, si l’on cesse de considérer chaque chose isolément pour envisager toutes choses dans l’unité. C’est là le point de vue de la réalité, car la multiplicité, hors du principe, n’a qu’une existence illusoire ; mais cette illusion, avec le désordre qui lui est inhérent, subsiste tant qu’on n’est pas parvenu, d’une façon pleinement effective (et non pas comme simple conception théorique), à ce point de vue de l’« unité de l’existence » (Wahdatul-wujûd) dans tous les modes et tous les degrés de la manifestation universelle.

D’après ce que nous venons de dire, le but même de la guerre, c’est l’établissement de la paix, car la paix n’est pas autre chose que l’ordre, l’équilibre ou l’harmonie, ces trois termes étant à peu près synonymes et désignant tous, sous des aspects quelque peu différents, le reflet de l’unité dans la multiplicité même, lorsque celle-ci est rapportée à son principe. En effet, la multiplicité, alors, n’est pas véritablement détruite, mais elle est « transformée » ; et, quand toutes choses sont ramenées à l’unité, cette unité apparaît dans toutes choses, qui, bien loin de cesser d’exister, acquièrent au contraire par là la plénitude de la réalité. C’est ainsi que s’unissent indivisiblement les deux points de vue complémentaires de l’« unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l’unité » (el-wahdatu fil-qutrati wa el-qutratu fil-wahdati), au point central de toute manifestation, qui est le « lieu divin » (maqâmul-ilahi) où se résolvent tous les contrastes et toutes les oppositions. Pour celui qui est parvenu en ce point, il n’y a plus de contraires, donc plus de désordre ; c’est le lieu même de l’ordre, de l’équilibre, de l’harmonie ou de la paix, tandis que hors de ce lieu, et pour celui qui y tend seulement sans y être encore arrivé, c’est l’état de guerre tel que nous l’avons défini, puisque les oppositions, en lesquelles réside le désordre, ne sont pas encore surmontées définitivement. Toutes les doctrines traditionnelles sont entièrement d’accord là-dessus, quelle que soit la forme sous laquelle ces idées s’y trouvent exprimées ; et toutes accordent la même importance au symbolisme du point central, qui est le « pôle » autour duquel s’accomplissent les révolutions de l’univers manifesté.

Même dans son sens extérieur et social, la guerre légitime, dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et ayant pour but de les y ramener, apparaît essentiellement comme une fonction de « justice », c’est-à-dire en somme comme une fonction équilibrante, quelles que puissent être les apparences secondaires et transitoires ; mais ce n’est là que la « petite guerre sainte », qui est seulement une image de l’autre, de la « grande guerre sainte », celle-ci étant d’ordre purement intérieur et spirituel. On pourrait appliquer ici ce que nous avons dit à maintes reprises quant à la valeur symbolique des faits historiques, qui peuvent être considérés comme représentatifs, selon leur mode, de réalités d’un ordre supérieur.

« La grande guerre sainte », c’est la lutte de l’homme contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité. Il ne s’agit pas, d’ailleurs, d’anéantir ces éléments, qui, comme tout ce qui existe, ont aussi leur raison d’être et leur place dans l’ensemble ; il s’agit plutôt, comme nous le disions tout à l’heure, de les « transformer » en les ramenant à l’unité, en les y résorbant en quelque sorte. L’homme doit tendre avant tout et constamment à réaliser l’unité en lui-même, dans tout ce qui le constitue, selon toutes les modalités de sa manifestation humaine : unité de la pensée, unité de l’action, et aussi, ce qui est peut-être le plus difficile, unité entre la pensée et l’action. Il importe d’ailleurs de remarquer que, en ce qui concerne l’action, ce qui vaut essentiellement, c’est l’intention (niyyah), car c’est cela seul qui dépend entièrement de l’homme lui-même, sans être affecté ou modifié par les contingences extérieures comme le sont toujours les résultats de l’action. L’unité dans l’intention et la tendance constante vers le centre invariable et immuable sont représentées symboliquement par l’orientation rituelle (qiblah), les centres spirituels terrestres étant comme des images visibles du véritable et unique centre de toute manifestation, qui a d’ailleurs son reflet direct dans tous les mondes, au point central de chacun d’eux, et aussi dans tous les êtres, où ce point central est désigné figurativement comme le cœur, en raison de sa correspondance effective avec celui-ci dans l’organisme corporel.

Pour celui qui est parvenu à réaliser parfaitement l’unité en lui-même, toute opposition ayant cessé, l’état de guerre cesse aussi par là même, car il n’y a plus que l’ordre absolu, selon le point de vue total qui est au delà de tous les points de vue particuliers. À un tel être, rien ne peut nuire désormais, car il n’y a plus pour lui d’ennemis, ni en lui ni hors de lui ; l’unité effectuée au dedans, l’est aussi et en même temps au dehors, ou plutôt il n’y a plus ni dedans ni dehors, cela encore n’étant qu’une de ces oppositions qui se sont désormais effacées à son regard (le regard du troisième œil de Shiva selon la tradition hindoue). Établi définitivement au centre de toutes choses, celui-là est à lui-même sa propre loi, parce que sa volonté est une avec le Vouloir universel ; il a obtenu la « grande paix », qui est véritablement la « présence divine » (Es-Sakinah, terme identique au nom de la Shekinah de la Kabbale hébraïque) ; étant identifié, par sa propre unification, à l’unité principielle elle-même, il voit l’unité en toutes choses et toutes choses dans l’unité, dans l’absolue simultanéité de l’« éternel présent ».

René Guénon.

Mesr, 1er dzul-gadah 1348 H.

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction