Le Corpus minskois de René Guénon

Chapitre X Unité et identité essentielles du « Soi » dans tous les états de l’être

Ici, il nous faut insister quelque peu sur un point essentiel : c’est que tous les principes ou éléments dont nous avons parlé, qui sont décrits comme distincts, et qui le sont en effet au point de vue individuel, ne le sont cependant qu’à ce point de vue seulement, et ne constituent en réalité qu’autant de modalités manifestées de l’« Esprit Universel » (Âtmâ). En d’autres termes, bien qu’accidentels et contingents en tant que manifestés, ils sont l’expression de certaines des possibilités essentielles d’Âtmâ (celles qui par leur nature propre, sont des possibilités de manifestation) ; et ces possibilités, en principe et dans leur réalité profonde, ne sont rien de distinct d’Âtmâ. C’est pourquoi on doit les considérer, dans l’Universel (et non plus par rapport aux êtres individuels), comme étant véritablement Brahma même, qui est « sans dualité », et hors duquel il n’est rien, ni manifesté ni non-manifesté1. D’ailleurs, ce hors de quoi il y a quelque chose ne peut être infini, étant limité, par cela même qu’il laisse en dehors ; et ainsi, le Monde, en entendant par ce mot l’ensemble de la manifestation universelle, ne peut se distinguer de Brahma qu’en mode illusoire, tandis que, par contre, Brahma est absolument « distinct de ce qu’Il pénètre »2, c’est-à-dire du Monde, puisqu’on ne peut Lui appliquer aucun des attributs déterminatifs qui conviennent à celui-ci, et que la manifestation universelle tout entière est rigoureusement nulle au regard de Son Infinité. Comme nous l’avons déjà fait remarquer ailleurs, cette irréciprocité de relation entraîne la condamnation formelle du « panthéisme », ainsi que de tout « immanentisme » ; et elle est aussi affirmée très nettement en ces termes par la Bhagavad-Gîtâ : « Tous les êtres sont en moi et moi je ne suis pas en eux... Mon Être supporte les êtres, et, sans qu’Il soit en eux, c’est par Lui qu’ils existent3. On pourrait dire encore que Brahma est le Tout absolu, par là même qu’Il est infini, mais que, d’autre part, si toutes choses sont en Brahma, elles ne sont point Brahma en tant qu’elles sont envisagées sous l’aspect de la distinction, c’est-à-dire précisément en tant que choses relatives et conditionnées, leur existence comme telles n’étant d’ailleurs qu’une illusion vis-à-vis de la réalité suprême ; ce qui est dit des choses et ne saurait convenir à Brahma, ce n’est que l’expression de la relativité, et en même temps, celle-ci étant illusoire, la distinction l’est pareillement, parce que l’un de ses termes s’évanouit devant l’autre, rien ne pouvant entrer en corrélation avec l’Infini ; c’est en principe seulement que toutes choses sont Brahma, mais aussi c’est cela seul qui est leur réalité profonde ; et c’est là ce qu’il ne faut jamais perdre de vue si l’on veut comprendre ce qui suivra4.

« Aucune distinction (portant sur des modifications contingentes, comme la distinction de l’agent, de l’action, et du but ou du résultat de cette action) n’invalide l’unité et l’identité essentielles de Brahma comme cause (kârana) et effet (kârya)5. La mer est la même que ses eaux et n’en est pas différente (en nature), bien que les vagues, l’écume, les jaillissements, les gouttes et autres modifications accidentelles que subissent ces eaux existent séparément ou conjointement comme différentes les unes des autres (lorsqu’on les considère en particulier, soit sous l’aspect de la succession, soit sous celui de la simultanéité, mais sans que leur nature cesse pour cela d’être la même)6. Un effet n’est pas autre (en essence) que sa cause (bien que la cause, par contre, soit plus que l’effet) ; Brahma est un (en tant qu’Être) et sans dualité (en tant que Principe Suprême) ; Soi-même, il n’est pas séparé (par des limitations quelconques) de Ses modifications (tant formelles qu’informelles) ; Il est Âtmâ (dans tous les états possibles), et Âtmâ (en soi, à l’état inconditionné) est Lui (et non autre que Lui)7. La même terre offre des diamants et autres minéraux précieux, des rocs de cristal, et des pierres vulgaires et sans valeur ; le même sol produit une diversité de plantes présentant la plus grande variété dans leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits ; la même nourriture est convertie dans l’organisme en sang, en chair, et en excroissances variées, telles que les cheveux et les ongles. Comme le lait se change spontanément en caillé et l’eau en glace (sans que ce passage d’un état à un autre implique d’ailleurs aucun changement de nature), ainsi Brahma Se modifie diversement (dans la multiplicité indéfinie de la manifestation universelle), sans l’aide d’instruments ou de moyens extérieurs de quelque espèce que ce soit (et sans que Son Unité et Son identité en soient affectées, donc sans qu’on puisse dire qu’Il soit modifié en réalité, bien que toutes choses n’existent effectivement que comme Ses modifications)8. Ainsi l’araignée forme sa toile de sa propre substance, les êtres subtils prennent des formes diverses (non corporelles), et le lotus croît de marais en marais sans organes de locomotion. Que Brahma soit indivisible et sans parties (comme il l’est), n’est pas une objection (à cette conception de la multiplicité universelle dans Son unité, ou plutôt dans Sa « non-dualité ») ; ce n’est pas Sa totalité (éternellement immuable) qui est modifiée dans les apparences du Monde (ni quelqu’une de Ses parties, puisqu’Il n’en a point, mais c’est Lui-même envisagé sous l’aspect spécial de la distinction ou de la différenciation, c’est-à-dire comme saguna ou savishêsha ; et, s’Il peut être envisagé ainsi, c’est parce qu’Il comporte en Soi toutes les possibilités, sans que celles-ci soient aucunement des parties de Lui-même)9. Divers changements (de conditions et de modes d’existence) sont offerts à la même âme (individuelle) rêvant (et percevant dans cet état les objets internes, qui sont ceux du domaine de la manifestation subtile)10 ; diverses formes illusoires (correspondant à différentes modalités de manifestation formelle, autres que la modalité corporelle) sont revêtues par le même être subtil sans altérer en rien son unité (une telle forme illusoire, mâyâvi-rûpa, étant considérée comme purement accidentelle et n’appartenant pas en propre à l’être qui s’en revêt, de sorte que celui-ci doit être regardé comme non-affecté par cette modification toute apparente)11. Brahma est tout-puissant (puisqu’Il contient tout en principe), propre à tout acte (quoique « non-agissant », ou plutôt par cela même), sans organe ou instrument d’action quelconque ; ainsi aucun motif ou but spécial (tel que celui d’un acte individuel), autre que Sa volonté (qui ne se distingue pas de Sa toute-puissance)12, ne doit être assigné à la détermination de l’Univers. Aucune différenciation accidentelle ne doit Lui être imputée (comme à une cause particulière), car chaque être individuel se modifie (en développant ses possibilités) conformément à sa propre nature13 ; ainsi le nuage pluvieux distribue la pluie avec impartialité (sans égard pour les résultats spéciaux qui proviendront de circonstances secondaires), et cette même pluie fécondante fait croître diversement différentes semences, produisant une variété de plantes selon leurs espèces (en raison des différentes potentialités respectivement propres à ces semences)14. Tout attribut d’une cause première est (en principe) en Brahma, qui (en Soi-même) est cependant dénué de toute qualité (distincte) »15.

« Ce qui fut, ce qui est et ce qui sera, tout est véritablement Omkâra (l’Univers principiellement identifié à Brahma, et, comme tel, symbolisé par le monosyllabe sacré Om) ; et toute autre chose, qui n’est pas soumise au triple temps (trikâla, c’est-à-dire la condition temporelle envisagée sous ses trois modalités de passé, de présent et de futur), est aussi véritablement Omkâra. Assurément, cet Âtmâ (dont toutes choses ne sont que la manifestation) est Brahma, et cet Âtmâ (par rapport aux divers états de l’être) a quatre conditions (pâdas, mot qui signifie littéralement « pieds ») ; en vérité, tout ceci est Brahma »16.

« Tout ceci » doit s’entendre, comme le montre d’ailleurs clairement la suite de ce dernier texte, que nous donnerons plus loin, des différentes modalités de l’être individuel envisagé dans son intégralité, aussi bien que des états non-individuels de l’être total ; les uns et les autres sont également désignés ici comme les conditions d’Âtmâ, bien que d’ailleurs, en soi, Âtmâ soit véritablement inconditionné et ne cesse jamais de l’être.

  1. 1. Mohyiddin ibn Arabi, dans son Traité de l’Unité (Risâlatul-Ahadiyah), dit dans le même sens : « Allah – qu’Il soit exalté – est exempt de tout semblable ainsi que de tout rival, contraste ou opposant. » Il y a d’ailleurs, à cet égard encore, une parfaite concordance entre le Vêdânta et l’ésotérisme islamique.⁠ ↑
  2. 2. Voir le texte du traité de la Connaissance du Soi (Âtmâ-Bodha) de Shankarâchârya, qui sera cité plus loin.⁠ ↑
  3. 3. Bhagavad-Gîtâ, IX, 4 et 5.⁠ ↑
  4. 4. Nous citerons ici un texte taoïste dans lequel les mêmes idées se trouvent exprimées : « Ne demandez pas si le Principe est dans ceci ou dans cela ; Il est dans tous les êtres. C’est pour cela qu’on Lui donne les épithètes de grand, de suprême, d’entier, d’universel, de total... Celui qui a fait que les êtres fussent des êtres, n’est pas Lui-même soumis aux mêmes lois que les êtres. Celui qui a fait que tous les êtres fussent limités, est Lui-même illimité, infini... Pour ce qui est de la manifestation, le Principe produit la succession de ses phases, mais n’est pas cette succession (ni impliqué dans cette succession). Il est l’auteur des causes et des effets (la cause première), mais n’est pas les causes et les effets (particuliers et manifestés). Il est l’auteur des condensations et des dissipations (naissances et morts, changements d’état), mais n’est pas Lui-même condensation ou dissipation. Tout procède de Lui, et se modifie par et sous Son influence. Il est dans tous les êtres, par une terminaison de norme ; mais il n’est pas identique aux êtres, n’étant ni différencié, ni limité » (Tchoang-tseu, ch. XXII ; traduction du P. Wieger, pp. 395-397).⁠ ↑
  5. 5. C’est en tant que nirguna que Brahma est kârana, et en tant que saguna qu’il est kârya ; le premier est le « Suprême » ou Para-Brahma, et le second est le « Non-Suprême » ou Apara-Brahma (qui est Îshwara) ; mais il n’en résulte point que Brahma cesse en quelque façon d’être « sans dualité » (adwaita), car le « Non-Suprême » lui-même n’est qu’illusoire en tant qu’il se distingue du « Suprême », comme l’effet n’est rien qui soit vraiment et essentiellement différent de la cause. Notons qu’on ne doit jamais traduire Para-Brahma et Apara-Brahma par « Brahma supérieur » et « Brahma inférieur », car ces expressions supposent une comparaison ou une corrélation qui ne saurait aucunement exister.⁠ ↑
  6. 6. Cette comparaison avec la mer et ses eaux montre que Brahma est ici envisagé comme la Possibilité Universelle, qui est la totalité absolue des possibilités particulières.⁠ ↑
  7. 7. C’est la formule même de l’« Identité Suprême », sous la forme la plus nette qu’il soit possible de lui donner.⁠ ↑
  8. 8. Il ne faut pas oublier, pour résoudre cette apparente difficulté que nous sommes ici bien au delà de la distinction de Purusha et de Prakriti, et que ceux-ci, étant déjà unifiés dans l’Être, sont à plus forte raison compris l’un et l’autre dans le Suprême Brahma, d’où, s’il est permis de s’exprimer ainsi, deux aspects complémentaires du Principe, qui ne sont d’ailleurs deux aspects que par rapport à notre conception : en tant qu’Il se modifie, c’est l’aspect analogue de Prakriti ; en tant que cependant Il n’est pas modifié, c’est l’aspect analogue de Purusha ; et l’on remarquera que ce dernier répond plus profondément et plus adéquatement que l’autre à la réalité suprême en son immutabilité. C’est pourquoi Brahma même est Purushottama, tandis que Prakriti représente seulement, par rapport à la manifestation, Sa Shakti, c’est-à-dire Sa « Volonté productrice », qui est proprement la « toute-puissance » (activité « non-agissante » quant au Principe, devenant passivité quant à la manifestation). Il convient d’ajouter que, quand la conception est ainsi transposée au delà de l’Être, ce n’est plus de l’« essence » et de la « substance » qu’il s’agit, mais bien de l’Infini et de la Possibilité, ainsi que nous l’expliquerons sans doute en une autre occasion ; c’est aussi, ce que la tradition extrême-orientale désigne comme la « perfection active » (Khien) et la « perfection passive » (Khouen), qui coïncident d’ailleurs dans la Perfection au sens absolu.⁠ ↑
  9. 9. Pour l’ésotérisme islamique aussi, l’Unité, considérée en tant qu’elle contient tous les aspects de la Divinité (Asrâr rabbâniyah ou « Mystères dominicaux »), « est de l’Absolu la surface réverbérante à innombrables facettes qui magnifie toute créature qui s’y mire directement ». Cette surface, c’est également Mâyâ envisagée dans son sens le plus élevé, comme la Shakti de Brahma, c’est-à-dire la « toute-puissance » du Principe Suprême. – D’une façon toute semblable encore dans la Qabbalah hébraïque, Kether (la première des dix Sephiroth) est le « vêtement » d’Aïn-Soph (l’Infini ou l’Absolu).⁠ ↑
  10. 10. Les modifications qui se produisent dans le rêve fournissent une des analogies les plus frappantes que l’on puisse indiquer pour aider à comprendre la multiplicité des états de l’être.⁠ ↑
  11. 11. Il y aurait sur ce point une comparaison intéressante à faire avec ce que les théologiens catholiques, et notamment saint Thomas d’Aquin, enseignent au sujet des formes dont peuvent se revêtir les anges ; la ressemblance est d’autant plus remarquable que les points de vue sont forcément très différents. Nous rappellerons du reste en passant, à ce propos, ce que nous avons déjà eu l’occasion de signaler ailleurs, que presque tout ce qui est dit théologiquement des anges peut aussi être dit métaphysiquement des états supérieurs de l’être.⁠ ↑
  12. 12. C’est Sa Shakti, dont nous avons parlé dans de précédentes notes, et c’est aussi Lui-même en tant qu’Il est envisagé comme la Possibilité Universelle ; d’ailleurs, en soi, la Shakti ne peut être qu’un aspect du Principe, et, si on l’en distingue pour la considérer « séparativement », elle n’est plus que la « Grande Illusion » (Mahâ-Mohâ), c’est-à-dire Mâyâ dans son sens inférieur et exclusivement cosmique.⁠ ↑
  13. 13. C’est l’idée même du Dharma, comme « conformité à la nature essentielle des êtres », appliquée à l’ordre total de l’Existence universelle.⁠ ↑
  14. 14. « O Principe ! Toi qui donnes à tous les êtres ce qui leur convient, Tu n’as jamais prétendu à être appelé équitable. Toi dont les bienfaits s’étendent à tous les temps, Tu n’as jamais prétendu à être appelé charitable. Toi qui fus avant l’origine, et qui ne prétend pas être appelé vénérable ; Toi qui enveloppes et supportes l’Univers, produisant toutes les formes, sans prétendre être appelé habile ; c’est en Toi que je me meus » (Tchoang-tseu, ch. VI ; traduction du P. Wieger, p. 261). – « On peut dire du Principe seulement qu’Il est l’origine de tout, et qu’Il influence tout en restant indifférent » (id., ch. XXII ; ibid., p. 391). – « Le Principe, indifférent, impartial, laisse toutes les choses suivre leur cours, sans les influencer. Il ne prétend à aucun titre (qualification ou attribution quelconque). Il n’agit pas. Ne faisant rien, il n’est rien qu’Il ne fasse » (id., ch. XXV ; ibid. p. 437).⁠ ↑
  15. 15. Brahma-Sûtras, 2e Adhyâya, 1er Pâda, sûtras 13 à 37. – Cf. Bhagavad-Gîtâ, IX, 4 et 8 : « C’est moi, dénué de toute forme sensible, qui ait développé tout cet Univers... Immuable dans ma puissance productrice (la Shakti, qui est appelée ici Prakriti parce qu’elle est envisagée par rapport à la manifestation), je produis et reproduis (dans tous les cycles) la multitude des êtres, sans but déterminé, par la seule vertu de cette puissance productrice. »⁠ ↑
  16. 16. Mândûkya Upanishad, shrutis 1 et 2.⁠ ↑

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