Le Corpus minskois de René Guénon

16 septembre 1916

[…] Si on considère le prétendu “infini potentiel” comme véritablement infini, ainsi que le fait Maritain, je ne vois pas plus que vous comment on peut échapper à une foule de contradictions ; et d’ailleurs il doit nécessairement en être ainsi, puisque la contradiction est dans l’hypothèse même.

Quant à la difficulté que vous me soumettez au sujet de l’acte et de la puissance, elle ne me paraît pas du tout insoluble, mais il faut d’abord bien prendre garde à ceci : je n’ai jamais dit que l’acte et la puissance, ou l’essence et la substance, sont deux aspects contraires de l’être, mais bien qu’ils en sont deux aspects complémentaires, ce qui n’est pas du tout la même chose. En second lieu, l’acte est bien antérieur à la puissance en principe (dans l’être), mais il lui est postérieur en fait (dans la manifestation) ; leur rapport doit donc être pris en sens inverse suivant le point de vue sous lequel on le considère, et je ne vois pas en quoi cela pourrait empêcher de dire que ces deux termes sont corrélatifs. En outre, si nous envisageons l’acte et la puissance dans l’être en soi, c’est pour pouvoir en parler, et parce que nous ne pouvons évidemment rien exprimer (même mentalement) autrement qu’en mode distinctif ; mais il ne faut pas perdre de vue que leur distinction n’est réelle que par rapport à la manifestation.

Je ne vois pas très bien ce que vous entendez par “réciprocité de relation” ; entre le père et le fils, par exemple, la relation n’est pas réversible, et pourtant ils ne sont tels que l’un par rapport à l’autre, c’est-à-dire qu’ils sont bien corrélatifs. De même, il n’y aurait pas lieu de parler de l’acte si on n’envisageait pas la puissance corrélativement, mais la nature de leur relation peut cependant être telle qu’il y ait priorité logique de l’un à l’égard de l’autre.

Quant à vouloir réduire l’un des deux termes à l’autre, c’est sans doute échapper au dualisme, mais par le monisme, et c’est s’imposer une limitation qui est incompatible avec la métaphysique. Il y a pourtant un sens dans lequel on peut dire que l’être est l’acte pur ; il faut pour cela considérer que la puissance, en elle-même et par elle-même, n’est rien, ou plutôt qu’elle est “le rien” […], d’où il résulte que l’acte doit être “le tout” de l’être ; ce qui n’empêche pas l’être en soi d’être supérieur à l’acte comme tel, puisqu’il est le principe de l’acte aussi bien que de la puissance.

En tout ceci, bien entendu, il faut se borner à ce qui appartient au domaine de l’être ; puisque la scolastique ne va pas plus loin, il ne peut y avoir, pour tout le reste, à chercher ni conciliation ni contradiction. St Thomas a complété et corrigé Aristote sur bien des points, mais l’emploi du langage aristotélicien peut produire parfois certains flottements apparents, quand il se trouve appliqué à des idées qui dépassent la pensée grecque. C’est sans doute à cause de l’influence de cette pensée grecque que la scolastique s’est arrêtée à l’être, ce qui l’empêche d’être la métaphysique intégrale. Encore faudrait-il être bien sûr qu’il n’y avait pas, au moyen âge, un autre enseignement plus complet et plus profond, et cela est assez vraisemblable si l’on considère que la “Somme” n’était, dans l’intention de son auteur, qu’un traité élémentaire à l’usage des étudiants. Cela prouve en tout cas qu’il y avait alors une intellectualité autrement développée qu’aujourd’hui : il est vrai que dans ce temps-là on ne croyait pas encore au “progrès” !

Encore un mot à propos de votre objection : on ne peut certainement pas dire que Dieu soit un des deux pôles de la manifestation ; il doit contenir en lui ces deux pôles, étant leur principe commun, en tant qu’il est le principe de la manifestation, c’est-à-dire en tant qu’il est l’être. Du reste, la traduction des vérités métaphysiques en langage théologique ne doit évidemment modifier en rien ces vérités. Il faut sans doute beaucoup de précision pour que l’application ne risque pas de porter à faux, mais la difficulté est surtout dans l’expression ; au fond, c’est bien d’une véritable traduction qu’il s’agit.

Si mes explications ne vous satisfont pas entièrement, vous serez bien aimable de me le dire, et je vous serai toujours très obligé de me signaler les objections qui peuvent être faites, car ce n’est que de cette façon qu’on peut arriver à préciser les points qui en ont besoin, et à éviter les confusions fâcheuses qui pourraient se produire si on ne prenait pas assez de précautions. […]

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