Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 5 juin 1937

Mon cher ami,

Tant mieux si mon compte rendu de la brochure en question a donné satisfaction en dépit des critiques qu’il contient. Je doute fort que, dans les documents d’archives, les mots “Loge” et “Chapitre” aient pu se trouver employés l’un pour l’autre ; mais, le plus souvent, un Chapitre porte le même nom que la Loge dans laquelle il recrute principalement ses membres, et c’est sans doute cela qui a pu donner lieu à confusion de la part de quelqu’un qui n’est pas suffisamment au courant.

Non, je ne connais pas du tout le “Dictionary of Islam” de Hughes, ni même le nom de l’auteur ; pourriez-vous me donner quelque renseignements là-dessus ?

Pour l’ère hébraïque, nous sommes actuellement en l’an 5697 ; mais que représente l’an 1 de cette ère ? C’est, en tout cas, quelque chose qui est postérieur au début du Kali-Yuga.

Il est très possible que, dans les légendes samaritaines, il y ait des confusions entre des choses se rapportant à différents personnages ; ce ne serait pas un cas exceptionnel, du moins dans les traditions qui n’ont subsisté qu’à l’état plus ou moins fragmentaire. – Quant à ce que vous dites pour Job, c’est possible aussi ; mais, si on le situe au début du Kali-Yuga, il faudrait alors, il me semble, le supposer antérieur à Abraham, si mal fixée que soit l’époque de ce dernier ; et, en ce cas, en quelle langue faudrait-il admettre que son livre ait été écrit primitivement ?

Je ne conteste pas ce que vous dites au sujet de Mani ; mais le fait qu’il fut persécuté par les Mazdéens pourrait prouver tout simplement que ceux-ci le considéraient comme un “hérétique” de leur doctrine (comme Mazdak avec qui on le confond généralement ici). D’autre part, admettre un principe de Lumière et un principe de Ténèbres est précisément conforme à la doctrine mazdéenne ; les idées de bien et de mal ne représentent en somme qu’une simple application particulière.

Le rapprochement entre Phinéas et Phénix me paraît éminemment fantaisiste ; je crois d’ailleurs que, en général, Clermont-Ganneau n’est pas une autorité des plus sûres... – L’histoire d’El-Khidr et de Moïse montre bien la supériorité du 1er par rapport au “Qutb” ; il s’agit en effet de quelque chose qui est d’un autre ordre, plus “direct” comme vous le dites, et non soumis aux limitations qui sont toujours inhérentes à une fonction déterminée, si élevée qu’elle soit ; mais tout cela est vraiment bien difficile à expliquer d’une façon qui ne risque pas d’en donner une idée par trop inexacte...

La “shariyah”, c’est la législation extérieure traditionnelle ; elle existe si peu dans le Christianisme qu’il a fallu y suppléer par une adaptation du droit romain, ce qui, ne faisant pas partie de la Révélation, n’est que “qanûn” (droit canon) et non pas “shariyah”.

Je ne voulais pas parler des Actes de Barnabé, mais d’un Évangile qui serait attribué au même apôtre ; je ne sais pas si cela peut avoir quelque rapport avec ce que vous dites ; il en existe une traduction arabe, mais je n’ai jamais eu l’occasion de la voir.

Oui, le mélange des rites est surtout dangereux entre les formes traditionnelles qui sont les plus proches les unes des autres, car c’est là que les “conflits psychiques”, si l’on peut dire, peuvent être les plus violents.

Le rite de la communion au pain et au vin est bien initiatique en principe, mais on ne peut pas dire qu’il conserve ce caractère quand il est employé dans un exotérisme religieux, et on pourrait même se demander si son usage ainsi étendu à tous est réellement légitime ; il semble en tout cas que, au début du Christianisme, il constituait quelque chose de beaucoup plus “réservé”. – Dans la Maçonnerie, il existe au 18e degré écossais. – Je n’ai jamais entendu dire que cela ait existé au début de l’Islam et disparu ensuite ; où avez-vous trouvé ce renseignement ?

Je ne sais pas si les Nosaïris peuvent avoir conservé réellement des choses si anciennes ; en général, il faut beaucoup se méfier de la tendance des Européens à découvrir des “survivances” de ce genre là où il n’y en a pas trace ; cela se rattache naturellement à leur manie d’attribuer toute similitude à des “emprunts”.

J’ai vu l’article de Victor-Émile Michelet sur Papus ; en somme, il ne dit pas grand’chose de bien nouveau...

Clavelle m’avait déjà parlé de la date de la “Mission de l’Inde” ; je ne me rappelais pas que Saint-Yves l’indiquait lui-même ; il va d’ailleurs falloir que je recherche tout cela un de ces jours.

C’est bien le qoph qui est symboliquement une hache, et non pas le resh, qui est une tête comme son nom l’indique ; la forme ⌽ peut d’ailleurs très bien se rapporter à la double hache, qui semble être originairement la plus importante dans le symbolisme (je crois du reste l’avoir signalé à propos des armes “axiales”).

La question des “deux témoins” n’est pas parfaitement claire ; dans l’Apocalypse, il me semble qu’il s’agit d’Hénoch (et non Moïse) et d’Élie ; alors, ce seraient deux prophètes appartenant à la “famille spirituelle” d’El-Khidr...

Pour les Psaumes de Vulliaud, il est bien certain que c’est en somme un travail de pure érudition ; mais est-il capable de faire autre chose que cela ? Je crois qu’il vaut beaucoup mieux qu’il ne touche pas à des questions proprement ésotériques ou initiatiques, car alors il fait généralement du gâchis !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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