Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 21 octobre 1934

Mon cher ami,

Je commençais à m’inquiéter un peu de votre silence, car vous n’avez pas l’habitude d’être si longtemps sans écrire. Je vois que malheureusement votre santé y a été pour quelque chose ; sûrement, vous auriez bien besoin d’un peu de repos et de tranquillité... Je ne savais pas que vous étiez à la campagne pendant l’été ; je comprends que ces trajets aient dû vous fatiguer, car j’ai connu cela, moi aussi, quand j’allais à Saint-Germain.

Merci de vos bons vœux ; oui, je suis très heureux de cette nouvelle existence, et je crois que je n’aurai pas à regretter d’avoir pris cette décision ; quel changement cela fait pour moi à tous les points de vue !

Pour la lettre qui vous est arrivée décachetée, il se peut en effet que ce ne soit qu’un accident ; on m’a déjà signalé 2 ou 3 fois des choses de ce genre, mais je crois que, dans de si longs trajets, cela peut se produire assez facilement si les enveloppes ne sont pas très bien gommées.

Il n’est pas tout à fait exact que je prépare une réédition de l’“Ésotérisme de Dante” et du “Roi du Monde” ; il faut d’abord que je donne à Denoël et Steele un nouveau volume, qui n’est pas encore écrit, après quoi ils ont promis de faire ces rééditions dans un assez bref délai. J’aurai un certain nombre d’additions à faire à l’un et à l’autre ; mais, pour ce qui concerne le symbolisme du Cœur, je crois qu’il vaudra mieux réserver cela, car il y a bien de quoi en faire un autre volume.

Pour “Baal Shem Tob”, ce que vous dites est bien le sens littéral de l’expression ; mais cela ne prouve pas qu’elle ne puisse pas en avoir aussi un autre ; je ne pourrais rien affirmer à cet égard, mais il me semble que, s’il n’y avait que cela, se serait vraiment une appellation bien banale et qui pourrait être appliquée à bien des gens...

Sûrement, Chacornac fait bien de profiter de la vogue de l’astrologie, et il aurait même dû y penser plus tôt. Quant aux raisons de cette vogue, ce que vous dites est juste, mais je ne crois tout de même pas que cela se soit produit spontanément ; en tout cas, il est certain qu’il y a un bon nombre de gens qui en tirent d’appréciables revenus. Mais cette astrologie soi-disant “scientifique” n’a vraiment pas grand rapport avec l’astrologie traditionnelle ; au fond, ce qui est étonnant, c’est que, dans l’état où tout cela est, on puisse encore en obtenir quelques résultats justes...

Je commence à croire comme vous que la résurrection de l’“Initiation” est encore un des nombreux projets qui risquent de ne pas se réaliser ; il me semble que, si cela devait se faire maintenant, on en aurait entendu parler. Chamuel s’est enfin décidé à m’envoyer la biographie de Marc Haven qu’il m’avait annoncée il y a je ne sais combien de mois ; je n’ai pu encore qu’y jeter un coup d’œil, mais cela paraît n’être en quelque sorte qu’un recueil d’articles assez disparates. Quant au livre de Saïr, qui était déjà annoncé, je ne savais pas qu’il était venu le proposer à Chacornac ; franchement, d’après ce que j’en ai vu autrefois, je n’oserais pas dire que celui-ci ait mal fait de le refuser... Cela ne veut pas dire que celui de Papus vaille mieux, surtout dans l’état où était le manuscrit ; moi non plus, je n’ai pas encore eu le temps de le lire ; je vous en reparlerai donc plus tard ; mais je suis bien d’avis comme vous que le prétendu secret invoqué par Papus ne cache rien du tout, et que c’est du même ordre que les déclamations d’Éliphas Lévi.

Merci d’avance pour le livre de Hucher. C’est dommage que Tamos n’ait pas pu retrouver les renseignements en question ; en tout cas, vous serez bien aimable de repenser à cela à l’occasion. Je ne me souviens pas de l’article de Bailly dont vous parlez ; quel en était donc le sujet ?

Votre comparaison des Apocalypses apocryphes aux Purânas peut bien avoir quelque chose de juste, mais, tout de même, je crois que c’est encore beaucoup plus embrouillé ; il est vrai que le fait qu’on n’a pas les originaux peut bien y être pour quelque chose. – Je ne sais pas au juste ce qu’il faut penser de cette histoire des Réchabites ; où trouve-t-on des indications là-dessus ? Quant à votre rapprochement entre les Madianites et les Mèdes, il ne faudrait sans doute pas vouloir en faire une identification, mais ces noms semblent bien en effet désigner l’un et l’autre des peuples du “milieu”. Mais le Mêru est bien, comme l’Alborj, la montagne du Nord, puisqu’il est dit que le Jambu-Dwîpa, qui est toute la terre actuelle (celle des 7 terres qui est manifestée visiblement dans le présent Manvantara), est situé tout entier au Sud par rapport au Mêru. À propos, voilà l’illustre paul le cour qui prétend que le Mêru est le “mont du Chat”, et qui rappelle qu’il y a aussi en France un “mont des Cats” ; cela m’a fait repenser à l’histoire de la “Société des Cats” dont nous parlions il y a quelque temps... Pour en revenir aux choses sérieuses, il y a aussi le Kouen-lun qui est considéré, en Chine, comme une localisation de la “montagne sacrée” ; mais d’autre part, quant à l’Europe, je ne vois pas très bien où on pourrait trouver quelque chose d’équivalent. Il est vrai qu’un livre paru récemment en Allemagne prétend situer le Paradis terrestre... en Poméranie ; cela vaut bien l’identification de l’Atlantide avec la Flandre ; que de divagations dans tout cela, hélas ! – Pour ce qui est de l’identification de Djemshid à Dionysos et à Râma, je ne sais vraiment trop ce qu’il faut en penser ; il faudrait voir cela de plus près... Mais, comme vous le dites, il y aurait bien des choses à rechercher dans cet ordre d’idées si on pouvait en trouver le temps.

Vos considérations sur le Patriarcat de Jérusalem me paraissent intéressantes, mais j’avoue que je n’ai pas assez étudié toute cette histoire pour pouvoir vous donner un avis là-dessus. – Quant aux Sephardim, ils semblent bien qu’ils descendent tous des Juifs qui ont été chassés d’Espagne ; ceux de Turquie parlent même encore l’espagnol ; mais, naturellement, il resterait à savoir d’où étaient venus les Juifs d’Espagne, car, quoi qu’en dise cet excellent Milosz, je ne crois guère qu’on puisse considérer l’Espagne comme le véritable pays d’origine du peuple juif...

Oui, toutes ces histoires de montagnes et autres choses qui ont disparu de la géographie sont vraiment bien bizarres ; il est difficile de supposer qu’on ait jamais pu s’illusionner à ce point ; faudrait-il donc admettre qu’il y ait eu de telles modifications de la surface terrestre jusqu’à une époque toute récente ? Mais alors il me semble que cela n’aurait pas pu se produire sans catastrophes, dont le souvenir devrait s’être gardé ; comment se fait-il qu’il n’en soit parlé nulle part ? Voilà encore une énigme qui, de toute façon, ne paraît pas des plus faciles à résoudre,... à moins pourtant que la géographie, comme bien d’autres sciences, n’ait pas été précisément la même chose pour les anciens que pour les modernes, ce qui après tout est encore bien possible...

Ce que vous me rappelez au sujet de Pouvourville peut en effet expliquer bien des choses, car enfin, même en admettant que l’âge y soit pour quelque chose, il me semble que cela ne suffit pas à rendre compte d’un pareil “retournement”. Il est d’ailleurs malheureusement vrai qu’il s’est toujours plus ou moins “dispersé” pour les mêmes raisons... intéressées ; mais, tout de même, qui aurait jamais cru que cela pourrait aller jusque-là ?

Je ne sais toujours rien de nouveau au sujet de Mme Britt, et je me demande où elle peut bien être ; elle n’avait jamais paru avoir grande envie de retourner en Amérique, mais il se peut tout de même qu’elle s’y soit décidée pour échapper à ces brigands... Quoi qu’il en soit, il paraîtrait que la situation financière de R. n’est plus si brillante ; d’autre part, vous savez sans doute qu’il a eu, il y a quelque temps, une altercation avec Chacornac à qui il prétendait donner des conseils ; c’est d’ailleurs une excellente chose au fond, car Chacornac, qui voit qu’on voulait le “mener” et qui n’aime pas cela, se méfie maintenant de tout ce qui peut venir de ce côté.

Pour l’initiation maç∴, il est certain que la transformation de la Maç∴ “opérative” en “spéculative” représente un amoindrissement ; mais les changements apportés dans les rites ne sont pas tels qu’ils aient pu enlever toute valeur à ceux-ci, cette valeur étant, bien entendu, tout à fait indépendante des interprétations ou explications dans lesquelles s’est introduit l’esprit protestant, et ensuite plus généralement l’esprit moderne sous ses diverses formes ; c’est là sûrement ce qui a changé, bien plus que les rites eux-mêmes ; et il va de soi que ceux-ci peuvent continuer à être accomplis valablement par des gens qui n’y comprennent rien ou même qui n’y croient pas. – Maintenant, pour la question que vous posez en ce qui vous concerne, je pense qu’actuellement il vaut mieux ne rien faire et attendre, en raison de certains événements dont on ne sait encore trop ce qui pourra sortir ; si la chose vous intéresse, je vous aviserai quand je saurai moi-même à quoi m’en tenir là-dessus... – Quant à la prétendue Maç∴ de Papus, il est à peine besoin de dire que cela n’a aucune valeur ; vous savez d’ailleurs que les tentatives faites par Papus pour entrer dans la Maç∴ ont toujours échoué, même dans la L∴ dont son père faisait partie.

J’arrive enfin à votre question concernant les noms qu’on peut appliquer aux diverses catégories d’êtres invisibles : tout d’abord, pour les anges, Clavelle a sûrement raison, et ce sont bien les êtres de la manifestation informelle, puisque ce qui en est dit se rapporte aux états supra-individuels ; mais, d’autre part, les dêvas, dans la traditions hindoue, sont la même chose que les anges, et, “dieu” et “dêva” étant un seul et même mot, ce doit être aussi là la signification des “dieux”, au moins originairement. Quant aux êtres du monde subtil, il me semble qu’on peut leur donner le nom de “génies”, dans son acception la plus large, et quelles que soient d’ailleurs les distinctions à faire parmi eux ; mais ce que je ne comprends pas bien, c’est comment on pourrait parler d’êtres invisibles du monde grossier ; il y en a qui en sont sans doute très proches, mais tout de même, s’ils étaient corporels, ils seraient dès lors visibles... Voudriez-vous tâcher de préciser un peu ce que vous avez voulu dire par là ? Peut-être pourrai-je alors vous en redire quelque chose ; il me semble que cela encore a peut-être quelque rapport avec la question des “autres terres” ; mais, en tout cas, je ne crois pas qu’on puisse faire autrement que de rattacher au monde subtil (comportant naturellement de multiples modalités) tout ce qui est d’ordre formel, mais ne tombe pas sous les sens.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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