Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 22 avril 1932

Mon cher ami,

Me voilà cette fois un peu en retard pour répondre à votre lettre du 31 mars, reçue au début de la semaine dernière. La raison en est que je me suis tout de même décidé à aller passer 3 jours à la campagne, à l’occasion de l’Aïd ; ce n’est pas beaucoup, mais cela m’a fait du bien ; c’est la première fois que cela m’arrive depuis un peu plus de 2 ans !

J’ai vu en effet, par la dernière lettre de Clavelle, que décidément tout était bien arrangé de ce côté, fort heureusement ; espérons que ces malentendus ne se renouvelleront pas.

Je n’ai pas encore vu l’article nécrologique sur le P. Mainage dont vous me parlez ; j’espère qu’on ne l’oubliera pas. – Je n’ai eu d’autre part qu’un seul nº du “S.O.S.” ; mais, d’après ce que m’a écrit Chacornac, il m’enverra les autres une prochaine fois, ainsi que “Coude à Coude” que je ne connaissais pas, mais dont il est justement question dans le dernier nº de “Psyché” ; il me semble bien que tout cela se tienne de près. En tout cas, pour “S.O.S.”, c’est bien le même personnel que dans “Psyché” : Hengel, Savoret... ; est-ce aussi celui-ci qui signe “Essa” ? Autre détail curieux : ce journal porte la mention : “imprimerie spéciale des Éditions Vallot, 13, rue Béranger” ; vous savez que c’est l’ancienne boutique de Gastin ! J’y trouve aussi la reproduction d’un article tiré d’une “excellente revue d’éducation spirituelle” intitulée “La Source” ; or, d’après ce que je vois par ailleurs, cette “Source” est tout simplement un organe spirite... – Hengel n’est pas juif, mais d’origine suédoise ; il est le neveu de la comtesse Wachtmeister, la grande amie de H. P. B. – Quant au livre de Savoret, c’est un fameux chaos ; il est dommage qu’il ait fait allusion à quelques choses intéressantes, à propos des Kabires par exemples, car, avec sa linguistique de fantaisie, il n’en fait que du gâchis, et c’est ennuyeux si on veut reprendre cela par la suite... Allez-vous faire un compte rendu comme vous l’avez fait pour sa précédente brochure ?

J’ai encore trouvé une connexion bizarre dans le dernier nº du “Bulletin des Polaires”, dans la liste de leurs conférences : “Les conditions nécessaires à la venue du Maître, par le prince Jukanthor” ! Je ne savais pas que celui-là était encore fourré là-dedans ; c’est tout de même singulier de retrouver toujours les mêmes !

Pour de M., Clavelle m’a fait part de ses extraordinaires racontars, dont je n’arrive pas à voir l’intention ; en tout cas, cela ne tient pas debout. La façon dont il parle des “groupes” prouve qu’il s’imagine qu’il y a ici des petites sociétés à la mode occidentale ; et il faut une certaine dose de naïveté pour croire que des organisations orientales accepteraient d’avoir des relations avec une entreprise charlatanesque (et de plus anglaise) du genre de l’O.T.O. ; cela me rappelle un peu la fumisterie papusienne des relations du Martinisme avec les sociétés secrètes chinoises ! Comme en outre de M. ne peut absolument rien savoir des gens avec qui je suis ou ne suis pas en rapport ici, je me demande d’où peuvent venir ces inventions et ce qu’elles signifient. À force de chercher, j’ai fini par me rappeler (depuis que j’ai répondu à Clavelle) qu’il y a dans l’O.T.O. des histoires se rapportant à un mystérieux personnage, soi-disant arabe, appelé Ara ben Shems (il en est question dans “The Light-bearers of Darkness”). Ce personnage, que personne n’a jamais vu, me paraît avoir autant de réalité que les Mahâtmâs théosophistes ; son nom pourrait à la rigueur être sabéen, mais n’a en tout cas rien d’islamique. – À ce propos, l’impression de Tamos dont vous me parlez n’est qu’en partie exacte : s’il y a eu dans ce qui vous est arrivé quelque chose de provenance égyptienne, cela n’a rien de musulman, mais est bien plutôt “pharaonique”, comme on dit ici. En effet, la seule chose qui subsiste de l’ancienne Égypte est une magie fort dangereuse et d’ordre très inférieur ; cela se rapporte d’ailleurs précisément aux mystères du fameux dieu à la tête d’âne, qui n’est autre que Set ou Typhon. Cela semble d’ailleurs s’être réfugié en grande partie dans certaines régions du Soudan, où il y a des choses vraiment peu ordinaires : ainsi, il paraît qu’il y a une région où tous les habitants, au nombre d’une vingtaine de mille, ont la faculté de prendre des formes animales pendant la nuit ; on a été obligé d’établir des sortes de barrages pour les empêcher d’aller faire au-dehors des incursions pendant lesquelles il leur arrivait souvent de dévorer des gens. Je tiens la chose de quelqu’un de très digne de foi, qui a été dans le pays et qui a même eu un domestique de cette espèce, qu’il s’est d’ailleurs empressé de congédier dès qu’il s’en est aperçu. Pour en revenir au dieu à la tête d’âne, les histoires de Le Chartier et Cie s’y rattachent certainement ; il est malheureusement difficile d’arriver à certaines précisions, mais peut-être tout cela se découvrira-t-il tout de même peu à peu... Il me paraît à peu près sûr que c’est bien là le vrai centre de toutes les choses malfaisantes que vous savez. J’ai pu me rendre compte qu’on emploie dans certains rites le sang d’animaux noirs ; à ce propos, n’avez-vous jamais eu à constater chez vous de manifestations prenant la forme des dits animaux ? Il serait intéressant que je sache cela... Je tâcherai de vous reparler encore de tout cela une prochaine fois.

Par ailleurs, l’affaire de la R.I.S.S. tourne tout à fait au tragique : on a dû vous dire que j’avais appris la mort de Mariani, suivant de près celle de Guillebert ; mais je n’avais pas eu d’autre explication. Or je viens de recevoir 2 journaux envoyés de Cherbourg, je ne sais par qui (l’adresse est à la machine) : l’un est un nº du “Temps” du 24 décembre, relatant un accident d’aviation : chute d’un hydravion au large de Cherbourg ; les 2 occupants ont été tués, et l’un d’eux était Mariani ! L’autre est un journal “Cherbourg-Éclair” de la même date, où il est dit qu’on n’a pas pu déterminer les causes exactes de l’accident ; puis il est question des obsèques d’une des victimes, et il y a cette phrase qui a été soulignée au crayon bleu : “le corps de la seconde victime (c’est-à-dire Mariani) reste introuvable.” Ne trouvez-vous pas que tout cela est bien extraordinaire ? – Quant au nº de mars de la R.I.S.S. (qui, comme par hasard, est presque entièrement consacré à l’O.T.O.), les soi-disant “précisions” qu’il contient ne rectifient pas grand’chose en ce qui me concerne, si ce n’est qu’on reconnaît que je ne “voyage” pas. Par contre, R. a dû en être tout à fait satisfait, et certains se demandent même si cela n’aurait pas été publié à son instigation. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi on n’a pas fait figurer cela, le mois précédent, à la suite de l’article dont il s’agit ; sans doute fallait-il laisser d’abord à la calomnie le temps de faire son chemin, sans risquer de l’affaiblir si peu que ce soit... Pour ce qui est de l’allusion au Sphinx, il est possible en effet que cela vienne de Marquès-Rivière ; mais il est possible aussi que, du vivant même de feu Nicoullaud, les gens de la R.I.S.S. aient fini par savoir quelque chose à ce sujet.

Ce que vous me dites de l’hostilité de Caslant et de ses menaces ne m’étonne pas beaucoup ; j’étais bien certain que quelqu’un cherchait à influencer Chacornac de cette façon ; mais ce qui est important, c’est le fait que cela vient du groupement qui exerce l’influence la plus directe sur les éditions Véga ; cela en dit long sur les dispositions de ces gens-là à notre égard...

L’histoire de paul le cour et du suaire de Turin est bien bizarre aussi ; on ne peut jamais savoir tout ce qui passe par la tête de celui-là, et il se peut que ce soit simplement une nouvelle toquade de sa part, mais il se peut aussi que ce soit un indice des influences qui le manœuvrent ; savez-vous si on s’est jamais occupé dudit suaire au Hiéron ? En fait, le Hiéron n’existe plus que de nom, mais ce qui était derrière peut bien se servir maintenant d’autre chose... Savez-vous, d’autre part, si le nommé Alvart s’est occupé des Bogomiles ? C’est Charbonneau qui m’a posé cette question, à laquelle je suis incapable de répondre.

À propos de Charbonneau, en répondant à se dernière lettre, je lui a posé l’énigme, non du Sphinx, mais du singe, sans rien lui dire d’une interprétation possible, afin de ne pas le “suggestionner” et de voir ce qu’il pourra trouver. – “Patibilis” est en grec “pathêtikos” ; c’est un peu loin de “pithîx”, mais, malgré tout, le rapprochement n’est pas absolument impossible.

Pour Vulliaud, je pense comme vous quant aux limites de sa compréhension ; du reste, il me semble bien que, pour la Kabbale elle-même, vous avez tout à fait raison : elle ne dépasse jamais un certain niveau, du moins dans ce qui est écrit, et c’est encore assez loin de la métaphysique pure.

L’article de Michelet sur le “Corps de Gloire” n’a rien de particulièrement intéressant ; ce n’est en somme qu’une sorte de fantaisie littéraire sur la description apocalyptique de la Jérusalem Céleste : les gemmes, les couleurs, etc.

C’est en effet dans le livre de Marquès-Rivière que j’avais vu une allusion à Punar-Bhava, mais je ne m’en souvenais plus. Chacornac m’a envoyé la lettre en polonais concernant ce personnage ; je tâche de trouver quelqu’un qui puisse la traduire, mais ce n’est pas facile.

La brochure sur les Juifs chrétiens de Bessarabie doit être, autant que je m’en souviens, une sorte de publication officielle de leur organisation, sans aucun nom d’auteur ; il me semble bien en effet qu’ils gardent intégralement la loi de Moïse.

La date de la disparation de l’Atlantide donnée par Auriger vient bien de Filippoff ; je m’en suis rendu compte par la brochure de Savoret, qui fait également état des travaux de celui-ci, mais en le nommant.

Je ne sais trop que penser de la brochure de Louatron ; Chacornac devait, m’aviez-vous dit, me donner quelques renseignements sur celui-ci, mais il a toujours oublié de le faire ; je le lui ai rappelé dans ma dernière lettre.

Je n’ai pas encore eu le temps de revoir le livre de Barbier, dont je n’ai gardé qu’un souvenir assez vague. Je ne me rappelais pas qu’il y avait un autre ouvrage de lui ; celui-là ne doit pas être facile à se procurer ; comment Vulliaud a-t-il pu en avoir connaissance ?

Chacornac m’a envoyé un prospectus des “Amis de Papus” ; ce doit être le “masque”, si on peut dire, de cette reconstitution de l’Ordre Martiniste dont vous parlez ; je ne pense pas que cela ait de grandes chances de réussir, surtout avec un personnel comme celui que vous énumérez ; qu’est-ce que le sieur Meslin vient encore faire là-dedans ?

J’oubliais, à propos de Caslant, une chose intéressante : savez-vous qu’une des “voyantes” avec lesquelles il fait ou a fait des expériences n’est autre que notre excellente amie Mme de Grandprey ?

Je ne me rappelle pas du tout si l’“Initiation” a parlé de l’épisode de la queue de Bitru ; ce serait curieux à retrouver, d’autant plus qu’en fait il s’agissait d’une queue d’âne...

Tant mieux que Chacornac puisse utiliser ce que je lui ai envoyé pour la “Trinosophie” ; je craignais que ce ne soit par trop incomplet. – Quant au nº sur la Chine, tout semble bien arrangé : il m’en a déjà envoyé le plan et en paraît très satisfait. Espérons que Pouvourville va se décider à sortir de son silence, et aussi qu’on trouvera une solution pour les illustrations.

Nouvelle missive de Philipon, datée du “matin de Pâques, 9h 38” (c’est précis !) et contenant simplement ceci : “Voici une heure que je viens de dormir d’un sommeil impérieux. Je la passai en votre compagnie ; est-ce illusion ou réalité ?” Puis, un post-scriptum, les indications pour établir son horoscope ! Je n’ai pas encore répondu à cette lettre ni à la précédente ; je ne sais vraiment que lui dire...

À propos de Pâques en mars, j’ai appris autre chose : les Chrétiens d’ici disent que le cas le plus dangereux est celui où le Vendredi saint coïncide avec l’Annonciation ; c’est précisément ce qui est arrivé cette année.

J’ai reçu de nouveaux renseignements beaucoup plus détaillés sur les “Cahiers de l’Ordre” et leur “voyante” ; je vous reparlerai de cela la prochaine fois, car je n’y arriverais pas aujourd’hui. Vous avez raison, il faudrait pouvoir arriver à démasquer tout cela ; mais quelle misère d’être “empoisonné” ainsi par toutes ces histoires !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction