Le Caire, 16 juin 1931
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre du 1er juin ; je pense que celle-ci sera à Paris avant vous, si vous ne devez y rentrer qu’à la fin du mois comme d’habitude.
Je suis content de ce que vous me dites de mon livre ; je ne sais plus qui m’a écrit qu’il était encore plus difficile que “L’Homme et son devenir”, ce que je n’aurais pourtant pas cru ; trouvez-vous cela aussi ? Quant à ce que dit Tamos, vous avez raison, ce n’était pas là le sujet ; et puis, vraiment, il ramène tout à un point de vue un peu spécial. Je me demande s’il n’y a tout de même pas plus qu’un simple malentendu au sujet de l’emploi du mot “mystique” ; enfin, on verra ce qu’il écrira là-dessus dans le nº de juin ; je pense que, avant, il aura pris connaissance de mon article qui doit paraître dans ce même nº.
J’ai reçu avant-hier seulement le paquet contenant le “Voile” de mai, vraiment bien en retard, et que je n’ai pas encore eu le temps de lire. J’ai trouvé dans le même paquet le nº de la “R.I.S.S.” où est l’article de Guillebert dans vous parlez ; tout en lui faisant comprendre que je n’ai pas à répondre à ses questions insolentes, je vais être obligé de donner quelques précisions au sujet des histoires de Le Chartier ; cela doit l’ennuyer en effet, car il croyait probablement que personne n’était plus au courant de tout cela. Quant au vintrasisme de Doinel, je n’y crois pas du tout, car la façon dont les faits sont présentés est manifestement fausse : Doinel ne serait devenu gnostique que peu avant son départ d’Orléans !
Oui, Vergnes est tout à fait sympathique en effet, et c’est pourquoi je n’ai rien voulu dire sur son article à d’autres qu’à vous, parce que je sais en quels termes vous êtes avec lui. Il est bien certain que, dans les conditions que vous me dites, on ne pouvait pas faire autrement que de publier ledit article ; mais ce que je ne m’explique pas, c’est qu’on ait eu l’idée, pour un nº sur la tradition hindoue, de demander un article à quelqu’un qui n’en connaît pas le premier mot. Il sera sans doute plus à son aise dans un sujet comme la médecine de Fludd ; est-ce que les études qu’il prépare là-dessus sont destinées au “Voile” ?
Je ne comprends pas très bien l’histoire de Biagini ; s’il s’est désabonné, c’est donc qu’il désapprouve l’orientation actuelle de la revue ; vous a-t-il dit du moins ce qu’il lui reprochait ? Je ne savais pas qu’il était toujours en relations avec Phaneg et Cie ; en ce cas, cela n’a rien d’étonnant.
Clavelle m’a dit ce qu’il en était au sujet des rééditions de Marc Haven, sur lesquelles Dorbon prétend avoir tous les droits ; pensez-vous que ce soit vrai ? Je n’ai rien su de nouveau du côté de Chamuel, n’ayant jamais répondu à sa dernière lettre.
Chacornac m’a écrit plus longuement qu’à l’ordinaire, et en me parlant de plus de choses ; tant mieux s’il est dans de meilleures dispositions comme cela semble l’indiquer. Il me confirme le projet de nº sur l’Atlantide ; je ne sais pas trop encore ce que je vais pouvoir faire, car je ne peux pas revenir sur la question de l’Hyperborée que j’ai déjà traitée. – il me parle aussi de la visite de Bricaud, et il me dit que vous vous réunissez maintenant le lundi pour éviter les “indésirables”.
Rouhier a enfin répondu à quelques-unes de mes questions, mais il le fait sur un ton de mauvaise humeur, comme si cela l’ennuyait, et, ne se souvenant plus au juste après si longtemps, il fait des confusions. Ainsi, au sujet du livre de Vulliaud, il prétend m’avoir déjà répondu, et il me redit des choses qu’il m’avait écrites en effet, mais bien avant, et qui se rapportaient en réalité à la traduction d’Asín Palacios ! Je n’en suis donc pas plus avancé. – Les nouvelles que vous me donnez de Vulliaud sont bien fâcheuses ; espérons pourtant que tout au moins l’amélioration persistera.
Rouhier semble aussi être excédé par les singulières visites qu’il reçoit ; je le comprends, mais ce n’est pourtant pas ma faute ! – Ce que vous me dites des gens qui croient que je suis de retour à Paris est encore bien singulier ; je me demande ce qu’on finira par inventer... – Un peu avant de recevoir votre lettre, j’en ai eu une de quelqu’un qui m’avait écrit plusieurs fois ici, mais qui cette fois adressait sa lettre à Paris, à la librairie, et me demandait “ma nouvelle adresse”. Je n’ai pas compris ce que cela pouvait bien vouloir dire ; mais ensuite, en lisant ce que vous me dites, j’ai pensé qu’il avait peut-être entendu dire que j’étais de retour. J’arrive de moins en moins à comprendre la raison de toutes ces choses incohérentes ; tout ce qu’il y a de sûr, c’est que ce n’est rien de bon.
Quant aux inquiétudes de Tamos à mon sujet, je crois en connaître la raison : il a vu dans des horoscopes certaines choses qu’il n’a pas pu bien comprendre, ce qui d’ailleurs ne m’étonne pas, et il paraît s’en être effrayé. Le plus extraordinaire, c’est que, depuis ce moment-là, il ne m’a plus jamais écrit...
Il y a bien longtemps aussi que je n’ai pas eu de nouvelles de Charbonneau ; vous savez peut-être qu’il est en difficultés avec la “R.I.S.S.”, qui a attaqué sa revue (en ne nommant d’ailleurs que le P. Anizan) ; il paraît qu’il se propose de la citer devant l’Officialité de Paris ; je ne sais ce qui en résultera.
Je pense que vous passez de bonnes vacances en Bretagne ; peut-être aurai-je de vos nouvelles un de ces jours. Vous me direz si vous avez trouvé encore quelque chose d’intéressant.
Il commence à faire chaud ici, mais je ne m’en plains pas ; du reste, si ce n’était l’ennui de toutes les histoires de Paris, tout serait pour le mieux ; mais, en dépit du regret de ne pas revoir les amis, que je suis peu tenté de me retrouver au milieu de tout cela !
Bien cordialement à vous.
René Guénon