Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 21 septembre 1948

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre du 22 août ; je me doutais bien que vous ne tarderiez guère à avoir la mienne après m’avoir écrit le mot auquel j’ai répondu il y a une dizaine de jours ; en somme, il n’y a pas lieu de se plaindre quand les lettres ne restent pas plus longtemps en route.

Ne vous inquiétez pas des inventions ou des exagérations des journaux ; il n’y a rien à croire de ce qu’ils racontent ; on m’en a donné en ces derniers temps, de France et aussi d’ailleurs, quelques échantillons qui m’ont stupéfait, quoique je sois habitué depuis longtemps à constater leurs mensonges.

Je n’avais pas entendu parler de ces divers congrès d’Amsterdam ; au fond, je ne crois pas qu’il puisse jamais sortir grand’chose de tout cela ; a-t-on jamais vu un travail sérieux, dans un ordre quelconque, se faire par des discours ou des discussions devant le public ?

Je savais que le Swâmî S. avait fait récemment des conférences à Laval, mais je ne savais pas qu’il était allé également à Reims et à Quimper.

Ce que vous dites au sujet de la médecine actuelle est tout à fait juste ; je me demande d’ailleurs s’il n’y a bien réellement que des intentions purement commerciales (bien que celles-ci existent sûrement) dans les efforts faits pour répandre partout l’usage de certains médicaments...

Je n’avais jamais vu cette histoire des 2 pierres de Délos, mais évidemment cela n’a rien d’impossible ; la provenance de ce renseignement n’est-elle pas indiquée ?

Il semble que la correspondance que vous envisagez entre les 3 aspects de la tradition d’Abraham et ceux de la tradition hindoue puisse en effet se justifier, du moins sous certains rapports et, comme vous le dites, d’une façon générale, car il va de soi qu’il ne faudrait pas vouloir pousser cela trop loin. – L’opinion d’après laquelle l’origine du Shivaïsme serait “pré-âryenne” (mais qu’est-ce que cela veut dire au juste ?) semble être assez répandue actuellement, surtout depuis les découvertes de Mohenjo-Daro ; seulement, il faut toujours se méfier de la tendance des gens qui, quand ils constatent certaines similitudes, veulent toujours y voir des “emprunts” faits par une tradition à une autre ; un point de vue uniquement historique n’est certainement pas suffisant pour rendre compte des rapports existants entre les différentes traditions.

L’ouvrage d’Autran, d’après ce que vous m’en citez, ne me paraît pas exempt de certaines fantaisies linguistiques, qui d’ailleurs ne lui appartiennent peut-être pas toutes en propre, car les étymologies supposées des noms de Prométhée, Dionysos, etc., me rappellent des choses que j’ai déjà vues ailleurs ; Burnouf, si je me souviens bien, a dû faire en ce genre quelques rapprochements assez risqués, mais ce sont surtout les livres de Jacolliot qui en sont remplis, ce qui n’incite pas à les prendre beaucoup au sérieux.

Je n’ai malheureusement aucun renseignement précis sur le Kural, et je ne sais pas trop où on pourrait en trouver ; je ne sais pas du tout s’il en existe des traductions, mais en tout cas je ne crois pas qu’il y en ait en français.

La correspondance entre “Existence et Intelligence” que vous relevez dans le livre de Schuon et “Être et Savoir” de Wronski paraît assez nette à première vue, mais je pense qu’il faut tout de même faire une différence : il ne s’agit certainement pas ici d’une conception aussi “abstraite” que celle de Wronski, dont c’est là un des plus grands défauts ; au fond, malgré tout ce que certains ont voulu y trouver, Wronski est certainement beaucoup plus “philosophe” qu’autre chose, avec toutes les limitations que cela implique.

Pour les 3 vertus théologales, je crois que généralement les théologiens attribuent une sorte de prééminence à la charité, parce qu’elle est la seule qui ait un caractère d’éternité ; la vision béatifique doit en effet enlever à la foi toute raison d’être, et, quant à l’espérance, elle est nécessairement liée au temps, et, en ce sens tout au moins, elle a un caractère plus contingent que les autres.

Je ne vois pas bien sur quoi on peut se baser pour affirmer que Salomon ne possédait pas la Sagesse intégrale ; il faut avoir bien soin de distinguer entre ce qu’un Prophète est réellement en lui-même et le rôle spécial qu’il peut avoir pour exprimer tel ou tel aspect de la doctrine, ou même tel ou tel ordre particulier de connaissances traditionnelles. – Quant à dire que David n’est pas un Prophète, cela prouve seulement que ce terme est pris en hébreu dans une acception beaucoup plus restreinte qu’en arabe (bien que le mot soit exactement le même dans les 2 langues) ; mais, à part ce qui n’est là qu’une question de langage, n’avez-vous pas remarqué qu’il semble y avoir dans le Judaïsme comme une tendance, d’ailleurs plutôt étonnante, à déprécier David et Salomon, qui ont certainement une place beaucoup plus haute dans l’Islam ?

Il n’est pas douteux que l’Église orthodoxe a gardé beaucoup plus de choses que l’Église catholique, et que notamment elle a conservé jusqu’à nos jours, avec l’hésychasme, une véritable transmission initiatique, qui paraît bien se rattacher directement aux Pères du Désert. – Je me souviens du nom de l’abbé Guettée, sans pouvoir retrouver où j’ai lu quelque chose à son sujet ; est-ce que cela ne remonte pas à à peu près un siècle ?

Pour l’initiation christique, je comprends bien les correspondances que vous établissez avec les différents mondes, mais je comprends moins la restriction concernant ce qu’elle permet d’atteindre, car toute tradition, si elle est vraiment complète, doit conduire au même but, et il en a été ainsi à toutes les époques. On peut dire que chaque Prophète a ouvert certaines possibilités en ce qui concerne le domaine qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire celui de l’exotérisme ; il n’y a aucune objection à faire contre cela, qui du reste s’accorde bien avec le caractère social ou collectif de l’exotérisme ; mais, quand il s’agit de l’initiation, c’est tout à fait autre chose, et là toutes les possibilités ont été ouvertes, mais seulement pour l’élite (elles ne peuvent l’être effectivement pour tous que quand l’humanité est dans l’état primordial). Les grands mystères ne sont pas d’une origine plus récente que les petits mystères, et leur terme a toujours été la Délivrance finale ; entre le Yogî et le Soufi par exemple, il n’y a absolument aucune différence. Quant aux Prophètes, ils ont tous dû nécessairement atteindre la réalisation complète avant de “redescendre” pour remplir leur mission ; le temps où les uns ou les autres d’entre eux ont paru n’y change rien ; je m’étonne toujours de voir combien le point de vue de la succession historique peut facilement dissimuler ou faire perdre de vue ce qu’il y a en tout cela d’essentiellement intemporel. Tous les Prophètes sont un en principe (et c’est pourquoi le Qorân interdit expressément de faire des différences entre eux), comme tous les Avatâras ne sont que des aspects d’un seul Avatâra éternel.

Ce qui est étonnant n’est pas que le Pape revendique l’infaillibilité dogmatique, mais qu’il soit le seul à le faire dans tout le Christianisme ; il serait beaucoup plus normal qu’au moins tous les patriarches la possèdent également, et je me demande jusqu’à quel point cette sorte d’infaillibilité collective appartenant à un concile peut y suppléer, d’autant plus que les conciles ne sont pas et n’ont jamais été une institution permanente.

Je crois comprendre que Bastien est enfin marié ; tant mieux, car il paraît avoir eu bien des circonstances pénibles à traverser avant de pouvoir en arriver là.

L’idée d’établir des relations avec les Loges américaines n’est pas particulière à la “Grande Triade”, bien loin de là ; on a constaté que cela présenterait plus de facilités (surtout avec la Grande Loge de New-York), et on espère qu’ensuite elles pourraient servir en quelque sorte d’intermédiaires pour un rapprochement avec la Maçonnerie anglaise qui est beaucoup plus intransigeante et “particulariste”.

Je ne suis pas trop surpris de ce que vous me dites au sujet de Chacornac ; j’ai souvent remarqué dans son attitude bien des choses bizarres et difficiles à expliquer, mais je fais généralement comme si je ne m’en apercevais pas, pour ne pas risquer de provoquer des incidents plus ou moins désagréables et qui pourraient avoir des conséquences fâcheuses pour la revue...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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