Mars 1938
R. P. Victor Poucel. Mystique de la Terre : I. Plaidoyer pour le Corps (Librairie Plon, Paris). – Il est intéressant de constater que, dans ce livre, nous retrouvons, appliquées au point de vue spécifiquement catholique, des idées qui s’apparentent assez étroitement à celles que nous venons de voir exprimées par M. A. K. Coomaraswamy : ce dont il s’agit essentiellement ici, en effet, c’est une restauration de la valeur symbolique des choses corporelles, que le Catholicisme médiéval connaissait bien, mais qu’ont oubliée les modernes, habitués à séparer radicalement la matière et l’esprit, suivant la conception nettement antitraditionnelle qui a trouvé son expression philosophique dans le dualisme cartésien. L’auteur affirme expressément, dès le début, que, « si nous pouvions déceler le vrai sens de tout, l’Univers entier avec ce qu’il contient nous apparaîtrait, par rapport à la vérité, comme un vaste système de signes », et c’est bien là le fondement réel de tout symbolisme ; il applique tout d’abord ce principe à la recherche de ce qu’on peut appeler les « vestiges » de l’ordre spirituel dans le corps humain, considéré successivement, dans les deux parties de l’ouvrage, sous le double rapport de ce qu’il désigne comme la « symbolique des formes » et la « liturgie des fonctions ». Il va de soi qu’il ne saurait d’ailleurs être question d’épuiser un tel sujet, mais plutôt d’en esquisser simplement les multiples aspects, quitte à reprendre ensuite certains d’entre-eux pour en faire le sujet d’autres volumes, puisque celui-ci doit avoir une suite ; mais il y a déjà là, en fait, une foule d’aperçus extrêmement dignes d’intérêt, en eux-mêmes et peut-être plus encore par les perspectives qu’ils peuvent ouvrir à ceux qui sauront y réfléchir. Nous regrettons seulement un peu que les considérations exposées dans la seconde partie soient en général moins précises et d’un caractère souvent plus « littéraire » que celles de la première ; mais nous devons reconnaître la grande difficulté qu’il y avait à présenter ainsi des conceptions qui, bien que parfaitement « normales », ou peut-être plutôt pour cela même, sont devenues véritablement « extraordinaires » aux yeux de nos contemporains, même catholiques, tellement le sens traditionnel fait aujourd’hui défaut partout. Nous ne pouvons songer à entrer ici dans le détail de tout ce que contient ce livre ; mais nous signalerons plus particulièrement, dans la première partie, ce qui concerne la verticalité du corps humain et les différents ordres de symétrie corporelle, en relation avec les directions de l’espace ; l’auteur y touche à des questions très importantes au point de vue du symbolisme traditionnel, comme par exemple celle, si complexe, des rapports de la droite et de la gauche et de leur connexion avec l’orientation rituelle (mais nous devons faire remarquer incidemment que, contrairement à ce qu’il pense, le côté où s’établit la circulation sur les routes n’est lui-même pas une chose indifférente en réalité, étant déterminé originairement par des règles traditionnelles qui sont encore parfaitement conscientes chez certains peuples orientaux, et que les anomalies apparentes ou réelles, à cet égard, doivent avoir aussi leur signification, tout aussi bien que dans le cas des « circumambulations » rituelles, dont le sens est différent suivant qu’elles se réfèrent à un symbolisme « polaire » ou « solaire », la distinction de ces deux modalités symboliques étant d’ailleurs également la véritable « clef » de la prédominance respective de la droite ou de la gauche suivant les pays ou les époques). Notons aussi que l’auteur insiste fort justement, en maintes occasions, sur la nécessité de restituer aux mots la plénitude de leur sens, qu’ils ont si souvent perdue : là où l’on ne voit plus aujourd’hui que simples « métaphores », il y a en réalité tout un symbolisme profond ; « on retrouverait, en remontant le cours des temps, des modes de spiritualité concrète, autrefois appartenant à la mentalité humaine » ; « la littérature chrétienne primitive, chez les Pères les plus illustres, regorge de symbolisme, et la langue des rituels catholiques est tout entière dans le contexte de l’antique mentalité ». Ce que nous ne pouvons approuver aussi complètement, c’est une tendance assez visible, et que du reste, nous avons déjà rencontrée récemment chez bien d’autres, à s’exagérer la portée de certains phénomènes « psychiques » ; l’auteur formule bien parfois à ce sujet quelques réserves mais qui ne vont pas assez loin, et il ne paraît pas se méfier suffisamment des dangers que présente la diffusion actuelle de certaines choses de cet ordre ; il les entrevoit pourtant, puisqu’il remarque qu’« on dirait qu’il se trouve en nous, dans notre région inconsciente, je ne sais quels points d’attraction, ou d’aspiration, par lesquels s’introduit un monde étranger », ce qui est tout à fait exact ; mais cela n’empêche que, aussitôt après, parlant « du sourcier qui interroge son pendule tout comme il ferait une table tournante », il se défend de « juger le procédé en soi condamnable » ; sans vouloir aucunement assimiler son cas à celui des trop nombreux ecclésiastiques « radiesthésistes », car sa qualité intellectuelle est assurément tout autre, nous nous permettons d’attirer toute son attention sur ce point, qui a, surtout dans les circonstances présentes une importance telle qu’on n’ y insistera jamais trop ; et nos lecteurs savent, par tout ce que nous avons exposé à maintes reprises, ce qui en fait la gravité toute particulière, en rapport direct avec les développements « post-matérialistes », si l’on peut dire, du plan de subversion du monde moderne.
Roger A. Lacombe. Déclin de l’Individualisme ? (Éditions Denoël, Paris). – L’auteur de ce livre, qui est manifestement pénétré de toutes les illusions « démocratiques », « humanitaires », et « progressistes » de notre époque, se place à un point de vue exclusivement social, voire même politique (la façon caractéristique dont il emploie le mot « fascisme » suffirait à elle seule à montrer qu’il n’est pas exempt d’un certain esprit de parti) ; aussi l’« individualisme » qu’il veut défendre s’oppose tout simplement à certaines conceptions « étatistes » et « communistes » qui, pour nous, ne sont pas moins individualistes, car la collectivité n’a assurément rien de transcendant par rapport au domaine individuel ; tout cela se situe exactement sur le même plan, et nous avouons que la lutte entre ces divers produits plus ou moins « avancés » de l’esprit occidental moderne ne peut que nous laisser fort indifférent. Ce qui est plus curieux, c’est que l’auteur, passant d’un sens du mot à un autre sans paraître s’en apercevoir, en vient par endroits à faire aussi l’apologie de l’individualisme religieux et philosophique, qui, lui, est bien de l’individualisme dans la véritable acception de ce terme, c’est-à-dire, une négation de tout ce qui dépasse l’ordre individuel ; sur ce point, il se trouverait sans doute en parfait accord avec les adversaires qu’il combat sur un autre terrain, et c’est la une assez bonne « illustration » de la confusion actuelle… Mais où la confusion va plus loin encore, c’est dans un chapitre dirigé contre le « traditionalisme », et où il nous met en cause, en citant la Crise du Monde moderne, d’une façon qui montre qu’il n’a aucunement compris notre « position » ; nous regrettons vivement qu’il n’ait pas eu connaissance de ce que nous avons écrit sur la différence qui existe entre le « traditionalisme » et l’esprit traditionnel, car cela lui eût évité de nous associer à des gens avec qui nous ne pouvons avoir en commun rien de plus que la conviction de la malfaisance des idées et des tendances constitutives de l’esprit spécifiquement moderne, c’est-à-dire en somme quelque chose de purement négatif ; et faut-il dire que quelques-uns de ceux qu’il nomme sont en réalité parmi nos « ennemis » les plus acharnés et les plus irréductibles ? Tout au moins aurait-il dû s’apercevoir, car nous l’avons dit assez souvent et assez explicitement, que la tradition, au sens essentiellement « supra-humain » où nous l’entendons (et c’est bien pour cela, précisément, que l’individualisme est antitraditionnel), n’a absolument rien à voir avec des « habitudes » ou des « coutumes » quelconques, pour lesquelles nous n’éprouvons certes pas plus de respect que lui-même, quoique pour des raisons très différentes ; il y a là une assimilation, entre nous et certains « traditionalistes », que nous ne saurions laisser passer sans protester énergiquement, ne fût-ce que par souci de la seule vérité. Quant à son attaque « historiciste » contre l’idée même de la tradition primordiale, et à son assertion que c’est seulement « faute de documents historiques » qu’on ne peut déterminer si certaines doctrines traditionnelles sont « le produit d’un mouvement individualiste » (!), quiconque connaît tant soit peu le point de vue « intemporel » auquel nous nous plaçons, et par conséquent la totale insignifiance d’un pareil « criterium », ne pourra assurément qu’en sourire ; et, au fond, il ne nous déplaît pas qu’on nous fournisse de temps à autre une justification si complète et si éclatante, bien qu’involontaire, de tout ce que nous avons écrit sur la mentalité spéciale qui est celle de la plupart de nos contemporains ! Ajoutons encore que ce n’est pas nous, en tout cas, qui avons jamais parlé de « croyances traditionnelles », non plus que de « croyances métaphysiques » (sic) ; cette dernière expression nous est même parfaitement incompréhensible ; la tradition et la métaphysique, telles que nous les envisageons, sont affaire, non de sentiment, mais de pure connaissance, et le reste ne nous intéresse pas, y compris les « valeurs idéales » pour lesquelles l’auteur s’enthousiasme si facilement, et auxquelles nous dénions formellement, quant à nous, tout caractère de « spiritualité » ; nous sommes certainement beaucoup plus « positif » que lui, et nous le prions de croire qu’il n’y a chez nous, qui ne sommes pas plus solidaire des « traditionalistes » que de toute autre catégorie occidentale et « profane », aucune « méconnaissance de l’individualisme » mais tout au contraire, une appréciation très exacte, parce que basée sur des principes d’ordre supérieur, de ce qu’il est en réalité, et dont ses propres illusions l’empêchent malheureusement de se rendre compte. Il serait d’ailleurs superflu d’y insister davantage ; nous n’avons jamais eu l’intention de nous adresser qu’à ceux qui ont « des yeux pour voir et des oreilles pour entendre » et non à ceux que certains préjugés et certaines « croyances » paraissent aveugler irrémédiablement ; mais pourquoi faut-il que ceux-ci, philosophes universitaires, orientalistes ou autres, se mêlent trop souvent de parler de choses qui échappent à leur compréhension et qu’ils nous obligent ainsi à la peu agréable besogne de rectifier les erreurs et les confusions qu’ils commettent alors inévitablement ?
Март 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)