Le Caire, 27 septembre 1950
Cher Monsieur,
Merci de votre lettre, qui m’est parvenue hier ; permettez-moi de vous dire tout d’abord que vous avez eu grand tort de ne pas oser m’écrire jusqu’ici, car je vous assure que je ne suis pas de ceux qui s’entourent de cérémonies et à qui on ne peut s’adresser qu’à travers des intermédiaires !
Lors des incidents de 1946, et malgré tout ce que j’avais déjà remarqué de fâcheux même avant cela, je pensais encore que tout pourrait s’arranger, et il me semblait que votre soumission ne pourrait qu’y contribuer ; mais, à vrai dire, je l’ai bien regretté en voyant combien on en avait abusé par la suite. Depuis lors comme précédemment j’ai gardé le silence aussi longtemps que je l’ai pu, et pour les mêmes raisons, en dépit de toutes les choses plus ou moins extravagantes que j’ai eu trop souvent l’occasion de constater ; mais cela non plus n’a servi à rien, et même je me suis rendu compte que certains interprétaient trop volontiers ce silence comme une approbation. Enfin, il est venu un moment, comme vous le savez, où, malgré toute ma bonne volonté de conciliation, il ne m’a plus été possible de conserver cette attitude, et où j’ai dû intervenir, en quelque sorte malgré moi, dans cette question du Christianisme qui a été le point de départ au moins apparent de la crise actuelle ; je dis apparemment parce que, en réalité, celle-ci semble bien n’être que la suite de celle de 1946 qui n’avait jamais été vraiment résolue. Il est bien clair maintenant qu’il n’y a plus aucun espoir que la situation arrive jamais à s’améliorer, et il est certain que cela ne pouvait continuer ainsi indéfiniment...
Naturellement, je savais déjà par Vâlsan ce que vous pensiez de tout cela, et je vous remercie d’avoir bien voulu encore me le confirmer vous-même. Quant à ceux qui sont hésitants ou qui même se rangent actuellement du côté de la Suisse, leur cas s’explique évidemment par toutes les assertions fantastiques qu’on leur a répétées à satiété et auxquelles ils croient encore ; mais il est bien à craindre qu’un jour ou l’autre ils ne finissent par en éprouver de cruelles désillusions. En Suisse, les connaissances doctrinales semblent vraiment bien faibles chez tous, en dépit de leurs prétentions “jnâniques” ; quant au point de vue technique, leur ignorance à cet égard est une chose à peine croyable, et le plus fâcheux est qu’ils s’imaginent qu’il est possible d’y suppléer par des prétendues “inspirations” qui sont trop manifestement en dehors de toute régularité traditionnelle. Il y aurait trop à dire sur tout cela, mais je n’y insiste pas davantage, car je pense bien que Vâlsan vous tient au courant de ce qu’il y a de plus important dans notre correspondance. Je suis heureux de votre complet accord avec lui ; il y a chez lui un fond doctrinal bien autrement solide que chez les Suisses, y compris leur Maître, et j’approuve entièrement votre appréciation à son égard. J’ai été content d’apprendre que vous aviez déjà commencé à vous réunir d’une façon indépendante ; quelle que soit l’attitude qu’on prendra de l’autre côté (et je n’espère guère qu’on s’y résigne à une séparation “à l’amiable”), vous n’avez certainement pas à vous préoccuper d’une question de “régularité” qui ne se pose même plus dans ces conditions, et qui d’ailleurs n’aurait pas plus de raison de se poser pour vous vis-à-vis de Lausanne que pour Lausanne même vis-à-vis de Mostaganem, car il n’y a là aucune différence réelle, et cela n’a absolument rien à voir avec la valeur qu’on peut attribuer à tort ou à raison à telle ou telle individualité... L’essentiel est d’avoir une tarîqah vraiment normale, ce qu’on appelle dédaigneusement en Suisse “une tarîqah comme les autres” : quel dommage que certains n’aient pas voulu s’en contenter !
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.
René Guénon
Каир, 27 сентября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)