Chapitre XXX Initiation effective et initiation virtuelle
Bien que la distinction entre l’initiation effective et l’initiation virtuelle puisse déjà être suffisamment comprise à l’aide des considérations qui précèdent, elle est assez importante pour que nous essayions de la préciser encore un peu plus ; et, à cet égard, nous ferons tout d’abord remarquer que, parmi les conditions de l’initiation que nous avons énoncées au début, le rattachement à une organisation traditionnelle régulière (présupposant naturellement la qualification) suffit pour l’initiation virtuelle, tandis que le travail intérieur qui vient ensuite concerne proprement l’initiation effective, qui est en somme, à tous ses degrés, le développement « en acte » des possibilités auxquelles l’initiation virtuelle donne accès. Cette initiation virtuelle est donc l’initiation entendue au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire comme une « entrée » ou un « commencement » ; bien entendu, cela ne veut nullement dire qu’elle puisse être regardée comme quelque chose qui se suffit à soi-même, mais seulement qu’elle est le point de départ nécessaire de tout le reste ; quand on est entré dans une voie, encore faut-il s’efforcer de la suivre, et même, si on le peut, de la suivre jusqu’au bout. On pourrait tout résumer en ces quelques mots : entrer dans la voie, c’est l’initiation virtuelle ; suivre la voie, c’est l’initiation effective ; mais malheureusement, en fait, beaucoup restent sur le seuil, non pas toujours parce qu’eux-mêmes sont incapables d’aller plus loin, mais aussi, surtout dans les conditions actuelles du monde occidental, par suite de la dégénérescence de certaines organisations qui, devenues uniquement « spéculatives » comme nous venons de l’expliquer, ne peuvent par là même les aider en aucune façon pour le travail « opératif », fût-ce dans ses stades les plus élémentaires, et ne leur fournissent rien qui puisse même leur permettre de soupçonner l’existence d’une « réalisation » quelconque. Pourtant, même dans ces organisations, on parle bien encore, à chaque instant, de « travail » initiatique, ou du moins de quelque chose que l’on considère comme tel ; mais alors on peut légitimement se poser cette question : en quel sens et dans quelle mesure cela correspond-il encore à quelque réalité ?
Pour répondre à cette question, nous rappellerons que l’initiation est essentiellement une transmission, et nous ajouterons que ceci peut s’entendre en deux sens différents : d’une part, transmission d’une influence spirituelle, et, d’autre part, transmission d’un enseignement traditionnel. C’est la transmission de l’influence spirituelle qui doit être envisagée en premier lieu, non seulement parce qu’elle doit logiquement précéder tout enseignement, ce qui est trop évident dès lors qu’on a compris la nécessité du rattachement traditionnel, mais encore et surtout parce que c’est elle qui constitue essentiellement l’initiation au sens strict, si bien que, s’il ne devait s’agir que d’initiation virtuelle, tout pourrait en somme se borner là, sans qu’il y ait lieu d’y adjoindre ultérieurement un enseignement quelconque. En effet, l’enseignement initiatique, dont nous aurons à préciser par la suite le caractère particulier, ne peut être autre chose qu’une aide extérieure apportée au travail intérieur de réalisation, afin de l’appuyer et de le guider autant qu’il est possible ; c’est là, au fond, son unique raison d’être, et c’est en cela seulement que peut consister le côté extérieur et collectif d’un véritable « travail » initiatique, si l’on entend bien réellement celui-ci dans sa signification légitime et normale.
Maintenant, ce qui rend la question un peu plus complexe, c’est que les deux sortes de transmission que nous venons d’indiquer, tout en étant en effet distinctes en raison de la différence de leur nature même, ne peuvent cependant jamais être entièrement séparées l’une de l’autre ; et ceci demande encore quelques explications, bien que nous ayons déjà en quelque sorte traité ce point implicitement lorsque nous avons parlé des rapports étroits qui unissent le rite et le symbole. En effet, les rites sont essentiellement, et avant tout, le véhicule de l’influence spirituelle, qui sans eux ne peut être transmise en aucune façon ; mais en même temps, par là même qu’ils ont, dans tous les éléments qui les constituent, un caractère symbolique, ils comportent nécessairement aussi un enseignement en eux-mêmes, puisque, comme nous l’avons dit, les symboles sont précisément le seul langage qui convient réellement à l’expression des vérités de l’ordre initiatique. Inversement, les symboles sont essentiellement un moyen d’enseignement, et non pas seulement d’enseignement extérieur, mais aussi de quelque chose de plus, en tant qu’ils doivent servir surtout de « supports » à la méditation, qui est tout au moins le commencement d’un travail intérieur ; mais ces mêmes symboles, en tant qu’éléments des rites et en raison de leur caractère « non-humain », sont aussi des « supports » de l’influence spirituelle elle-même. D’ailleurs, si l’on réfléchit que le travail intérieur serait inefficace sans l’action ou, si l’on préfère, sans la collaboration de cette influence spirituelle, on pourra comprendre par là que la méditation sur les symboles prenne elle-même, dans certaines conditions, le caractère d’un véritable rite, et d’un rite qui, cette fois, ne confère plus seulement l’initiation virtuelle, mais permet d’atteindre un degré plus ou moins avancé d’initiation effective.
Par contre, au lieu de se servir des symboles de cette façon, on peut aussi se borner à « spéculer » sur eux, sans se proposer rien de plus ; nous ne voulons certes pas dire par là qu’il soit illégitime d’expliquer les symboles, dans la mesure du possible, et de chercher à développer, par des commentaires appropriés, les différents sens qu’ils contiennent (à la condition, d’ailleurs, de bien se garder en cela de toute « systématisation », qui est incompatible avec l’essence même du symbolisme) ; mais nous voulons dire que cela ne devrait, en tout cas, être regardé que comme une simple préparation à quelque chose d’autre, et c’est justement là ce qui, par définition, échappe forcément au point de vue « spéculatif » comme tel. Celui-ci ne peut que s’en tenir à une étude extérieure des symboles, qui ne saurait évidemment faire passer ceux qui s’y livrent de l’initiation virtuelle à l’initiation effective ; encore s’arrête-t-elle le plus souvent aux significations les plus superficielles, parce que, pour pénétrer plus avant, il faut déjà un degré de compréhension qui, en réalité, suppose tout autre chose que de la simple « érudition » ; et il faut même s’estimer heureux si elle ne s’égare pas plus ou moins complètement dans des considérations « à côté », comme par exemple lorsqu’on veut surtout trouver dans les symboles un prétexte à « moralisation », ou en tirer de prétendues applications sociales, voire même politiques, qui n’ont certes rien d’initiatique ni même de traditionnel. Dans ce dernier cas, on a déjà franchi la limite où le « travail » de certaines organisations cesse entièrement d’être initiatique, fût-ce d’une façon toute « spéculative », pour tomber purement et simplement dans le point de vue profane ; cette limite est aussi, naturellement, celle qui sépare la simple dégénérescence de la déviation, et il n’est que trop facile de comprendre comment la « spéculation », prise pour une fin en elle-même, se prête fâcheusement à glisser de l’une à l’autre d’une façon presque insensible.
Nous pouvons maintenant conclure sur cette question : tant qu’on ne fait que « spéculer », même en se tenant au point de vue initiatique et sans en dévier d’une façon ou d’une autre, on se trouve en quelque sorte enfermé dans une impasse, car on ne saurait en rien dépasser par là l’initiation virtuelle ; et, d’ailleurs, celle-ci existerait tout aussi bien sans aucune « spéculation », puisqu’elle est la conséquence immédiate de la transmission de l’influence spirituelle. L’effet du rite par lequel cette transmission est opérée est « différé », comme nous le disions plus haut, et reste à l’état latent et « enveloppé » tant qu’on ne passe pas du « spéculatif » à l’« opératif » ; c’est dire que les considérations théoriques n’ont de valeur réelle, en tant que travail proprement initiatique, que si elles sont destinées à préparer la « réalisation » ; et elles en sont, en fait, une préparation nécessaire, mais c’est là ce que le point de vue « spéculatif » lui-même est incapable de reconnaître, et ce dont, par conséquent, il ne peut aucunement donner la conscience à ceux qui y bornent leur horizon.
Глава XXX Инициация реальная и инициация виртуальная
Хотя различие между инициацией реальной и инициацией виртуальной, пожалуй, уже вполне понятно из предшествующих объяснений, оно весьма важно, и мы попытаемся уточнить его ещё немного; прежде всего обратим внимание на то, что среди условий инициации, которые мы определили вначале, связь с традиционной регулярной организацией (естественно, предполагающая врожденные качества) достаточна для виртуальной инициации, тогда как внутренняя работа, следующая за ней, касается, собственно говоря, инициации реальной; последняя в целом на всех своих уровнях есть «актуализация» возможностей, доступ к которым дает инициация виртуальная. Следовательно, виртуальная инициация – это инициация в самом строгом смысле слова, т. е. «вступление» или «начало»; разумеется, это вовсе не означает, что её можно рассматривать как нечто самодостаточное, она есть лишь необходимая исходная точка для всего остального; когда вступаешь на путь, надо ещё постараться по нему следовать и даже, если возможно, пройти его до конца. Можно было бы резюмировать все в нескольких словах: вступить на путь – это инициация виртуальная; следовать по пути – это инициация действительная; но, к сожалению, фактически многие остаются на пороге – не всегда потому, что сами они неспособны идти дальше, но также – в особенности в условиях нынешнего западного мира – вследствие вырождения отдельных организаций, которые, став исключительно «спекулятивными», как мы только что объяснили, тем самым не могут помочь им в «деятельной» работе даже на её самых начальных стадиях и не дают им ничего, что навело бы их на мысль о существовании какой-либо «реализации». Однако даже в таких организациях на каждом шагу говорят об инициатической «работе», или, по крайней мере, о чем-то, что считают таковой; но тогда правомерно поставить вопрос: в каком смысле и в какой степени это ещё соответствует некоей реальности?
Чтобы ответить на данный вопрос, мы напомним, что инициация – это в сущности трансмиссия, и добавим, что последняя может пониматься в двух различных смыслах: с одной стороны, как трансмиссия духовного влияния, а с другой – как трансмиссия традиционного учения. Трансмиссию духовного влияния следует рассмотреть в первую очередь – не только потому, что она логически должна предшествовать любому учению (это совершенно очевидно, коль скоро усвоена необходимость традиционной связи), но ещё и в особенности потому, что она, по сути, и есть инициация в строгом смысле слова; таким образом, если бы речь шла только о виртуальной инициации, все могло бы ограничиться этим, без последующего добавления какого-либо учения. В самом деле, инициатическое учение, об особом характере которого мы впоследствии скажем точнее, есть не что иное, как внешняя помощь, оказываемая внутренней работе по реализации, дабы поддержать её и в меру возможного руководить ею; по существу, таков её единственный смысл, и только в этом может состоять внешняя и коллективная сторона настоящей инициатической «работы», если понимать последнюю в её правомерном обычном значении.
Вопрос несколько усложняется из-за того, что оба указанных нами рода трансмиссии, будучи различными по самой своей природе, не могут, однако, быть полностью отделены друг от друга; и это требует ещё некоторых объяснений, хотя мы уже касались этого момента, говоря о тесной связи между обрядом и символом. В самом деле, обряды, в сущности и прежде всего, являются носителями духовного влияния, которое помимо них никоим образом не может быть передано; но в то же время – уже потому, что все их составные элементы носят символический характер, – они обязательно сами по себе содержат учение; ведь, как мы сказали, символы суть единственный язык, который реально пригоден для выражения истин инициатического уровня. И наоборот, символы являются преимущественно средством обучения, и не только обучения внешнего, но и чего-то большего, поскольку они должны служить прежде всего «опорой» медитации, представляющей собой по меньшей мере начало внутренней работы; но эти же символы, как элементы обрядов и в силу их «нечеловеческого» характера, служат также «опорой» самого духовного влияния. Кроме того, если подумать о том, что внутренняя работа была бы неэффективной без действия или, если угодно, без содействия этого духовного влияния, станет очевидным, что медитация над символами при известных обстоятельствах сама приобретает характер настоящего обряда, – обряда, который на этот раз не только сообщает виртуальную инициацию, но и позволяет достигнуть более или менее высокой степени реальной инициации.
И напротив, вместо того чтобы использовать символы подобным образом, можно ограничиться «спекуляциями» над ними, не ища ничего большего; мы, конечно, не хотим сказать этим, что неправомерно объяснять символы в меру возможного и стремиться раскрыть, с помощью соответствующих комментариев, различные содержащиеся в них значения (с условием – остерегаться какой-либо «систематизации», которая несовместима с самой сущностью символизма); но мы утверждаем, что в любом случае это не должно рассматриваться как простая подготовка к чему-то иному; однако именно это, по определению, неизбежно ускользает от «спекулятивной» точки зрения. Последняя нацелена только на внешнее изучение символов, но тем, кто ему предается, оно не поможет перейти от виртуальной инициации к инициации реальной. Чаще всего оно останавливается на самых поверхностных объяснениях; ведь для того чтобы проникнуть глубже, нужна степень понимания, которая на деле предполагает нечто совсем иное, нежели простая «эрудиция»; и хорошо ещё, если оно не заплутается совершенно в побочных рассуждениях – к примеру, когда оно намерено найти в символах предлог к «морализаторству» или извлечь из них социальные и даже политические приложения, не содержащие в себе ничего инициатического и вообще традиционного. В этом последнем случае уже перейдена та граница, за которой «работа» определённых организаций полностью перестает быть инициатической, пусть даже на «спекулятивный» манер, и переходит на чисто светскую позицию; эта граница и отделяет простое вырождение от искажения; и совсем нетрудно понять, каким образом «спекуляция», рассматриваемая как цель сама по себе, почти незаметно соскальзывает от одного к другому.
Теперь мы можем сделать вывод: покуда люди только предаются «спекуляциям», даже придерживаясь инициатической точки зрения, без тех или иных её искажений, они в известном смысле пребывают в тупике, ибо этим они не в силах превзойти виртуальную инициацию; впрочем, последняя существовала бы и без всякой «спекуляции», являясь непосредственным следствием трансмиссии духовного влияния. Воздействие обряда, посредством которого производится эта трансмиссия, «отсрочено», как мы сказали выше, и остается в латентном и «свернутом» состоянии, покуда не осуществлен переход от «спекулятивного» к «деятельному»: это означает, что теоретические рассуждения не имеют реального смысла инициатической работы, если они не нацелены на подготовку «реализации»: на деле они и являются необходимой для неё подготовкой, но именно это «спекулятивная» точка зрения сама неспособна осознать и, следовательно, отнюдь не может содействовать осознанию этого теми, чей горизонт лишь ею и ограничен.