Chapitre II Magie et mysticisme
La confusion de l’initiation avec le mysticisme est surtout le fait de ceux qui veulent, pour des raisons quelconques, nier plus ou moins expressément la réalité de l’initiation elle-même en la réduisant à quelque chose d’autre ; d’un autre côté, dans les milieux qui ont au contraire des prétentions initiatiques injustifiées, comme les milieux occultistes, on a la tendance à regarder comme faisant partie intégrante du domaine de l’initiation, sinon même comme la constituant essentiellement, une foule de choses d’un autre genre qui, elles aussi, lui sont tout à fait étrangères, et parmi lesquelles la magie occupe le plus souvent la première place. Les raisons de cette méprise sont aussi, en même temps, les raisons pour lesquelles la magie présente des dangers spécialement graves pour les Occidentaux modernes, et dont la première est leur tendance à attribuer une importance excessive à tout ce qui est « phénomènes », comme en témoigne par ailleurs le développement qu’ils ont donné aux sciences expérimentales ; s’ils sont si facilement séduits par la magie, et si alors ils s’illusionnent à tel point sur sa portée réelle, c’est qu’elle est bien, elle aussi, une science expérimentale, quoique assez différente, assurément, de celles que l’enseignement universitaire connaît sous cette dénomination. Il ne faut donc pas s’y tromper : il s’agit là d’un ordre de choses qui n’a en lui-même absolument rien de « transcendant » ; et, si une telle science peut, comme toute autre, être légitimée par son rattachement aux principes supérieurs dont tout dépend, suivant la conception générale des sciences traditionnelles, elle ne se placera pourtant alors qu’au dernier rang des applications secondaires et contingentes, parmi celles qui sont le plus éloignées des principes, donc qui doivent être regardées comme les plus inférieures de toutes. C’est ainsi que la magie est considérée dans toutes les civilisations orientales : qu’elle y existe, c’est un fait qu’il n’y a pas lieu de contester, mais elle est fort loin d’y être tenue en honneur comme se l’imaginent trop souvent les Occidentaux, qui prêtent si volontiers aux autres leurs propres tendances et leurs propres conceptions. Au Thibet même aussi bien que dans l’Inde ou en Chine, la pratique de la magie, en tant que « spécialité », si l’on peut dire, est abandonnée à ceux qui sont incapables de s’élever à un ordre supérieur ; ceci, bien entendu, ne veut pas dire que d’autres ne puissent aussi produire parfois, exceptionnellement et pour des raisons particulières, des phénomènes extérieurement semblables aux phénomènes magiques, mais le but et même les moyens mis en œuvre sont alors tout autres en réalité. Du reste, pour s’en tenir à ce qui est connu dans le monde occidental lui-même, que l’on prenne simplement des histoires de saints et de sorciers, et que l’on voie combien de faits similaires se trouvent de part et d’autre ; et cela montre bien que, contrairement à la croyance des modernes « scientistes », les phénomènes, quels qu’ils soient, ne sauraient absolument rien prouver par eux-mêmes.
Maintenant, il est évident que le fait de s’illusionner sur la valeur de ces choses et sur l’importance qu’il convient de leur attribuer en augmente considérablement le danger ; ce qui est particulièrement fâcheux pour les Occidentaux qui veulent se mêler de « faire de la magie », c’est l’ignorance complète où ils sont nécessairement, dans l’état actuel des choses et en l’absence de tout enseignement traditionnel, de ce à quoi ils ont affaire en pareil cas. Même en laissant de côté les bateleurs et les charlatans si nombreux à notre époque, qui ne font en somme rien de plus que d’exploiter la crédulité des naïfs, et aussi les simples fantaisistes qui croient pouvoir improviser une « science » de leur façon, ceux mêmes qui veulent sérieusement essayer d’étudier ces phénomènes, n’ayant pas de données suffisantes pour les guider, ni d’organisation constituée pour les appuyer et les protéger, en sont réduits à un fort grossier empirisme ; ils agissent véritablement comme des enfants qui, livrés à eux-mêmes, voudraient manier des forces redoutables sans en rien connaître, et, si de déplorables accidents résultent trop souvent d’une pareille imprudence, il n’y a certes pas lieu de s’en étonner outre mesure.
En parlant ici d’accidents, nous voulons surtout faire allusion aux risques de déséquilibre auxquels s’exposent ceux qui agissent ainsi ; ce déséquilibre est en effet une conséquence trop fréquente de la communication avec ce que certains ont appelé le « plan vital », et qui n’est en somme pas autre chose que le domaine de la manifestation subtile, envisagé d’ailleurs surtout dans celles de ses modalités qui sont les plus proches de l’ordre corporel, et par là même les plus facilement accessibles à l’homme ordinaire. L’explication en est simple : il s’agit là exclusivement d’un développement de certaines possibilités individuelles, et même d’un ordre assez inférieur ; si ce développement se produit d’une façon anormale, désordonnée et inharmonique, et au détriment de possibilités supérieures, il est naturel et en quelque sorte inévitable qu’il doive aboutir à un tel résultat, sans même parler des réactions, qui ne sont pas négligeables non plus et qui sont même parfois terribles, des forces de tout genre avec lesquelles l’individu se met inconsidérément en contact. Nous disons « forces », sans chercher à préciser davantage, car cela importe peu pour ce que nous nous proposons ; nous préférons ici ce mot, si vague qu’il soit, à celui d’« entités », qui, du moins pour ceux qui ne sont pas suffisamment habitués à certaines façons symboliques de parler, risque de donner lieu trop facilement à des « personnifications » plus ou moins fantaisistes. Ce « monde intermédiaire » est d’ailleurs, comme nous l’avons souvent expliqué, beaucoup plus complexe et plus étendu que le monde corporel ; mais l’étude de l’un et de l’autre rentre, au même titre, dans ce qu’on peut appeler les « sciences naturelles », au sens le plus vrai de cette expression ; vouloir y voir quelque chose de plus, c’est, nous le répétons, s’illusionner de la plus étrange façon. Il n’y a là absolument rien d’« initiatique », non plus d’ailleurs que de « religieux » ; il s’y rencontre même, d’une façon générale, beaucoup plus d’obstacles que d’appuis pour parvenir à la connaissance véritablement transcendante, qui est tout autre chose que ces sciences contingentes, et qui, sans aucune trace d’un « phénoménisme » quelconque, ne relève que de la pure intuition intellectuelle, qui seule est aussi la pure spiritualité.
Certains, après s’être livrés plus ou moins longtemps à cette recherche des phénomènes extraordinaires ou supposés tels, finissent cependant par s’en lasser, pour une raison quelconque, ou par être déçus par l’insignifiance des résultats qu’ils obtiennent et qui ne répondent pas à leur attente, et, chose assez digne de remarque, il arrive souvent que ceux-là se tournent alors vers le mysticisme ; c’est que, si étonnant que cela puisse sembler à première vue, celui-ci répond encore, quoique sous une autre forme, à des besoins ou à des aspirations similaires. Assurément, nous sommes bien loin de contester que le mysticisme ait, en lui-même, un caractère notablement plus élevé que la magie ; mais, malgré tout, si l’on va au fond des choses, on peut se rendre compte que, sous un certain rapport tout au moins, la différence est moins grande qu’on ne pourrait le croire : là encore, en effet, il ne s’agit en somme que de « phénomènes », visions ou autres manifestations sensibles et sentimentales de tout genre, avec lesquelles on demeure toujours exclusivement dans le domaine des possibilités individuelles. C’est dire que les dangers d’illusion et de déséquilibre sont loin d’être dépassés, et, s’ils revêtent ici des formes assez différentes, ils n’en sont peut-être pas moins grands pour cela ; ils sont même aggravés, en un sens, par l’attitude passive du mystique, qui, comme nous le disions plus haut, laisse la porte ouverte à toutes les influences qui peuvent se présenter, tandis que le magicien est tout au moins défendu jusqu’à un certain point par l’attitude active qu’il s’efforce de conserver à l’égard de ces mêmes influences, ce qui ne veut certes pas dire, d’ailleurs, qu’il y réussisse toujours et qu’il ne finisse pas trop souvent par être submergé par elles. De là vient aussi, d’autre part, que le mystique, presque toujours, est trop facilement dupe de son imagination, dont les productions, sans qu’il s’en doute, viennent souvent se mêler aux résultats réels de ses « expériences » d’une façon à peu près inextricable. Pour cette raison, il ne faut pas s’exagérer l’importance des « révélations » des mystiques, ou, du moins, on ne peut jamais les accepter sans contrôle ; ce qui fait tout l’intérêt de certaines visions, c’est qu’elles sont en accord, sur de nombreux points, avec des données traditionnelles évidemment ignorées du mystique qui a eu ces visions ; mais ce serait une erreur, et même un renversement des rapports normaux, que de vouloir trouver là une « confirmation » de ces données, qui n’en ont d’ailleurs nullement besoin, et qui sont, au contraire, la seule garantie qu’il y a réellement dans les visions en question autre chose qu’un simple produit de l’imagination ou de la fantaisie individuelle.
Глава II Магия и мистицизм
Смешение инициации с мистицизмом особенно свойственно тем, кто желал бы, по тем или иным причинам, отрицать более или менее явно реальность самой инициации, сводя её к чему-то иному; с другой стороны, в кругах, имеющих, напротив, необоснованные инициатические претензии – к примеру, среди оккультистов, – наблюдается склонность рассматривать в качестве составной части инициации (пусть даже не самой главной) массу вещей, совершенно ей чуждых, среди которых первое место принадлежит магии. Причины этого неверного подхода – того же рода, что и те, по которым магия представляет серьёзную опасность для людей современного Запада; первой из них является тенденция приписывать чрезмерное значение всему, что носит характер «феноменов», – о чем, кстати, свидетельствует и импульс, данный ими развитию экспериментальных наук; если люди Запада так легко дали соблазнить себя магией и в такой мере заблуждаются относительно её реального значения, то это потому, что она также является экспериментальной наукой, хотя и отличной, разумеется, от тех, что известны под этим названием университетской науке. Итак, не стоит обманываться; речь в данном случае идёт о порядке вещей, в котором нет абсолютно ничего трансцендентного; и хотя, подобно остальным традиционным наукам, магия может ссылаться на свою зависимость от высших принципов, место её, однако, окажется наиболее удаленным от них, среди вторичных и случайных их приложений, и, стало быть, в последних или низших рядах в сравнении с остальными. Именно так рассматривается магия во всех восточных цивилизациях; факт её существования не приходится оспаривать, но она там далеко не в чести, как нередко воображают люди Запада, которые столь охотно приписывают другим свои собственные склонности и концепции. В самом Тибете, как и в Индии или Китае, практика магии как «специальности», если можно так выразиться, предоставлена тем, кто не способен подняться на более высокий уровень; это, разумеется, не означает, что другие также не могут создавать порой – в порядке исключения и по особым причинам – феномены, внешне похожие на магические; но цель и даже используемые средства при этом в действительности совсем другие. Впрочем, если придерживаться того, что известно в самом западном мире, достаточно взять истории святых и колдунов и посмотреть, сколько подобных фактов можно в них обнаружить; и это свидетельствует, что, в противовес верованиям современных «ученых», феномены, каковы бы они ни были, сами по себе абсолютно ничего не доказывают.
Таким образом, сами иллюзии относительно значения подобных вещей существенно усиливают их опасность; при нынешнем положении дел и отсутствии всякого традиционного учения для людей Запада, желающих заниматься магией, особенно пагубно полное неведение их относительно того, с чем они имеют дело в подобном случае. Оставим в стороне фокусников и шарлатанов, столь многочисленных в нашу эпоху и в конечном счете лишь использующих доверчивость наивных людей, а также просто фантазеров, полагающих, что они сумеют сымпровизировать «науку» на свой лад, – но и те, кто хотел бы серьёзно изучить эти феномены, не имея ни достаточных данных для руководства, ни организации, учрежденной для их опоры и покровительства, обречены на довольно примитивный эмпиризм; они поступают, как дети, предоставленные самим себе и играющие неведомыми им опасными силами; и если подобная неосторожность нередко влечет за собой несчастные случаи, то не стоит слишком этому удивляться.
Говоря здесь о досадных последствиях, мы особо хотели бы упомянуть о риске нарушения равновесия, которому подвергаются те, кто поступает подобным образом; в самом деле, к этому довольно часто приводит коммуникация с тем, что называют «витальным планом», т. е. областью тонкого проявления, взятого в своих преломлениях, наиболее близких к телесной сфере, а потому легко доступных обычному человеку. Это несложно: речь идёт исключительно о развитии некоторых индивидуальных возможностей, притом скорее низшего порядка; если это развитие происходит анормальным образом, беспорядочно и негармонично, в ущерб высшим способностям, то оно естественно и даже неизбежно должно привести к такому результату: не следует пренебрегать и реакциями, порой ужасными, сил разного рода, с которыми индивид вступает в контакт. Мы говорим «силы», не внося дополнительные уточнения, так как это не столь важно для нас; мы предпочитаем это слово, при всей его неопределенности, слову «сущности», которое, по крайней мере для тех, кто недостаточно привык к символическим способам выражения, может дать повод к более или менее фантастическим «персонификациям». Этот «промежуточный» мир, как мы часто объясняли, является к тому же гораздо более сложным и обширным, нежели мир телесный; но изучение того и другого на равном основании относится к тому, что можно назвать «естественными науками» в самом истинном значении этого выражения; видеть в нем нечто большее, повторяем, означало бы питать иллюзии самого странного свойства. В этих занятиях магией нет абсолютно ничего «инициатического», как, впрочем, и «религиозного»; в целом они больше препятствуют, нежели благоприятствуют продвижению к подлинно трансцендентному знанию; последнее, в отличие от этих вторичных наук, не несет ни малейшего следа какого-либо «феноменализма»
и связано лишь с интеллектуальной интуицией, которая только и представляет собой чистую духовность. Кое-кто из тех, кто более или менее долго предавался исследованиям феноменов необычайных или полагаемых таковыми, в конце концов пресыщаются ими либо бывают разочарованы незначительностью результатов, не отвечающих ожиданиям; тогда-то, отметим, они нередко и обращаются к мистицизму; так происходит потому, что – сколь ни удивительным это может показаться на первый взгляд – он отвечает, хотя и в другой форме, подобным же потребностям и устремлениям. Разумеется, мы не оспариваем того, что мистицизм носит характер значительно более возвышенный, нежели магия; но при углублении в суть вещей различие оказывается менее существенным, чем можно было бы полагать; в самом деле, и здесь речь идёт в целом лишь о «феноменах» – видениях и прочем, чувственных явлениях всякого рода, которые не выводят из области индивидуальных возможностей. Это значит, что опасности иллюзий и нарушения равновесия отнюдь не преодолены и, приобретая здесь разнообразные формы, вовсе не становятся слабее; в известном смысле они ещё углубляются из-за пассивности мистика, который, как мы говорили выше, оставляет дверь открытой для любых влияний, тогда как маг по крайней мере отчасти защищен от упомянутых влияний своей активной позицией; последнее, впрочем, не означает, что ему всегда это удается: слишком часто они в конце концов его поглощают. Отсюда вытекает также, с другой стороны, что мистика почти всегда слишком легко вводит в заблуждение его воображение, порождения которого нередко нельзя отличить от реальных результатов мистического опыта. Поэтому не стоит преувеличивать значение «откровений» мистиков, или, по крайней мере, не следует принимать их бесконтрольно; некоторые видения интересны именно тем, что по многим моментам согласуются с традиционными данными, явно неизвестными мистику, созерцавшему эти видения; но было бы ошибкой и даже переворачиванием нормальных отношений стремление найти здесь «подтверждение» этих данных, которые в этом нисколько не нуждаются, а, напротив, являются единственной гарантией того, что такие видения – нечто иное, нежели просто плод воображения или индивидуальной фантазии.