Chapitre XXVI De la mort initiatique
Une autre question qui semble aussi peu comprise que celle des épreuves de la plupart de ceux de nos contemporains qui ont la prétention de traiter de ces choses, c’est celle de ce qu’on appelle la « mort initiatique » ; ainsi, il nous est arrivé fréquemment de rencontrer, à ce propos, une expression comme celle de « mort fictive », qui témoigne de la plus complète incompréhension des réalités de cet ordre. Ceux qui s’expriment ainsi ne voient évidemment que l’extériorité du rite, et n’ont aucune idée des effets qu’il doit produire sur ceux qui sont vraiment qualifiés ; autrement, ils se rendraient compte que cette « mort », bien loin d’être « fictive », est au contraire, en un sens, plus réelle même que la mort entendue au sens ordinaire du mot, car il est évident que le profane qui meurt ne devient pas initié par là même, et la distinction de l’ordre profane (comprenant ici non seulement ce qui est dépourvu du caractère traditionnel, mais aussi tout exotérisme) et de l’ordre initiatique est, à vrai dire, la seule qui dépasse les contingences inhérentes aux états particuliers de l’être et qui ait, par conséquent, une valeur profonde et permanente au point de vue universel. Nous nous contenterons de rappeler, à cet égard, que toutes les traditions insistent sur la différence essentielle qui existe dans les états posthumes de l’être humain selon qu’il s’agit du profane ou de l’initié ; si les conséquences de la mort, prise dans son acception habituelle, sont ainsi conditionnées par cette distinction, c’est donc que le changement qui donne accès à l’ordre initiatique correspond à un degré supérieur de réalité.
Il est bien entendu que le mot de « mort » doit être pris ici dans son sens le plus général, suivant lequel nous pouvons dire que tout changement d’état, quel qu’il soit, est à la fois une mort et une naissance, selon qu’on l’envisage, d’un côté ou de l’autre : mort par rapport à l’état antécédent, naissance par rapport à l’état conséquent. L’initiation est généralement décrite comme une « seconde naissance », ce qu’elle est en effet ; mais cette « seconde naissance » implique nécessairement la mort au monde profane et la suit en quelque sorte immédiatement, puisque ce ne sont là, à proprement parler, que les deux faces d’un même changement d’état. Quant au symbolisme du rite, il sera naturellement basé sur l’analogie qui existe entre tous les changements d’état ; en raison de cette analogie, la mort et la naissance au sens ordinaire symbolisent elles-mêmes la mort et la naissance initiatiques, les images qui leur sont empruntées étant transposées par le rite dans un autre ordre de réalité. Il y a lieu de remarquer notamment, à ce sujet, que tout changement d’état doit être considéré comme s’accomplissant dans les ténèbres, ce qui donne l’explication du symbolisme de la couleur noire en rapport avec ce dont il s’agit : le candidat à l’initiation doit passer par l’obscurité complète avant d’accéder à la « vraie lumière ». C’est dans cette phase d’obscurité que s’effectue ce qui est désigné comme la « descente aux Enfers », dont nous avons parlé plus amplement ailleurs : c’est, pourrait-on dire, comme une sorte de « récapitulation » des états antécédents, par laquelle les possibilités se rapportant à l’état profane seront définitivement épuisées, afin que l’être puisse dès lors développer librement les possibilités d’ordre supérieur qu’il porte en lui, et dont la réalisation appartient proprement au domaine initiatique.
D’autre part, puisque des considérations similaires sont applicables à tout changement d’état, et que les degrés ultérieurs et successifs de l’initiation correspondent naturellement aussi à des changements d’état, on peut dire qu’il y aura encore, pour l’accession à chacun d’eux, mort et naissance, bien que la « coupure », s’il est permis de s’exprimer ainsi, soit moins nette et d’une importance moins fondamentale que pour l’initiation première, c’est-à-dire pour le passage de l’ordre profane à l’ordre initiatique. D’ailleurs, il va de soi que les changements subis par l’être au cours de son développement sont réellement en multitude indéfinie ; les degrés initiatiques conférés rituéliquement, dans quelque forme traditionnelle que ce soit, ne peuvent donc correspondre qu’à une sorte de classification générale des principales étapes à parcourir, et chacun d’eux peut résumer en lui-même tout un ensemble d’étapes secondaires et intermédiaires. Mais il est, dans ce processus, un point plus particulièrement important, où le symbolisme de la mort doit apparaître de nouveau de la façon la plus explicite ; et ceci demande encore quelques explications.
La « seconde naissance », entendue comme correspondant à l’initiation première, est proprement, comme nous l’avons déjà dit, ce qu’on peut appeler une régénération psychique ; et c’est en effet dans l’ordre psychique, c’est-à-dire dans l’ordre où se situent les modalités subtiles de l’être humain, que doivent s’effectuer les premières phases du développement initiatique ; mais celles-ci ne constituent pas un but en elles-mêmes, et elles ne sont encore que préparatoires par rapport à la réalisation de possibilités d’un ordre plus élevé, nous voulons dire de l’ordre spirituel au vrai sens de ce mot. Le point de processus initiatique auquel nous venons de faire allusion est donc celui qui marquera le passage de l’ordre psychique à l’ordre spirituel ; et ce passage pourra être regardé plus spécialement comme constituant une « seconde mort » et une « troisième naissance ». Il convient d’ajouter que cette « troisième naissance » sera représentée plutôt comme une « résurrection » que comme une naissance ordinaire, parce qu’il ne s’agit plus ici d’un « commencement » au même sens que lors de l’initiation première ; les possibilités déjà développées, et acquises une fois pour toutes, devront se retrouver après ce passage, mais « transformées », d’une façon analogue à celle dont le « corps glorieux » ou « corps de résurrection » représente la « transformation » des possibilités humaines, au-delà des conditions limitatives qui définissent le mode d’existence de l’individualité comme telle.
La question, ainsi ramenée à l’essentiel, est en somme assez simple ; ce qui la complique, ce sont, comme il arrive presque toujours, les confusions que l’on commet en y mêlant des considérations qui se rapportent en réalité à tout autre chose. C’est ce qui se produit notamment au sujet de la « seconde mort », à laquelle beaucoup prétendent attacher une signification particulièrement fâcheuse, parce qu’ils ne savent pas faire certaines distinctions essentielles entre les divers cas où cette expression peut être employée. La « seconde mort », d’après ce que nous venons de dire, n’est autre chose que la « mort psychique » ; on peut envisager ce fait comme susceptible de se produire, à plus ou moins longue échéance après la mort corporelle, pour l’homme ordinaire, en dehors de tout processus initiatique ; mais alors cette « seconde mort » ne donnera pas accès au domaine spirituel, et l’être, sortant de l’état humain, passera simplement à un autre état individuel de manifestation. Il y a là une éventualité redoutable pour le profane, qui a tout avantage à être maintenu dans ce que nous avons appelé les « prolongements » de l’état humain, ce qui est d’ailleurs, dans toutes les traditions, la principale raison d’être des rites funéraires. Mais il en va tout autrement pour l’initié, puisque celui-ci ne réalise les possibilités mêmes de l’état humain que pour arriver à le dépasser, et qu’il doit nécessairement sortir de cet état, sans d’ailleurs avoir besoin pour cela d’attendre la dissolution de l’apparence corporelle, pour passer aux états supérieurs.
Ajoutons encore, pour n’omettre aucune possibilité, qu’il est un autre aspect défavorable de la « seconde mort », qui se rapporte proprement à la « contre-initiation » ; celle-ci, en effet, imite dans ses phases l’initiation véritable, mais ses résultats sont en quelque sorte au rebours de celle-ci, et, évidemment, elle ne peut en aucun cas conduire au domaine spirituel, puisqu’elle ne fait au contraire qu’en éloigner l’être de plus en plus. Lorsque l’individu qui suit cette voie arrive à la « mort psychique », il se trouve dans une situation non pas exactement semblable à celle du profane pur et simple, mais bien pire encore, en raison du développement qu’il a donné aux possibilités les plus inférieures de l’ordre subtil ; mais nous n’y insisterons pas davantage, et nous nous contenterons de renvoyer aux quelques allusions que nous y avons déjà faites en d’autres occasions, car, à vrai dire, c’est là un cas qui ne peut présenter d’intérêt qu’à un point de vue très spécial, et qui, en tout état de cause, n’a absolument rien à voir avec la véritable initiation. Le sort des « magiciens noirs », comme on dit communément, ne regarde qu’eux-mêmes, et il serait pour le moins inutile de fournir un aliment aux divagations plus ou moins fantastiques auxquelles ce sujet ne donne lieu que trop souvent déjà ; il ne convient de s’occuper d’eux que pour dénoncer leurs méfaits lorsque les circonstances l’exigent, et pour s’y opposer dans la mesure du possible ; et malheureusement, à une époque comme la nôtre, ces méfaits sont singulièrement plus étendus que ne sauraient l’imaginer ceux qui n’ont pas eu l’occasion de s’en rendre compte directement.
Глава XXVI Об инициатической смерти
Другой вопрос – по-видимому, столь же мало понятный большинству наших современников, пытающихся рассуждать об этих вещах, как и вопрос об испытаниях, – касается так называемой «инициатической смерти». Нам часто приходится встречать в связи с этим выражение «мнимая смерть», которое свидетельствует о полнейшем непонимании такого рода реальностей. Те, кто выражается подобным образом, явно видят лишь внешнюю сторону обряда и не имеют ни малейшего представления о воздействии, которое он должен оказать на тех, кто действительно обладает врожденной способностью (qualifie); в противном случае они бы уяснили себе, что эта «смерть» вовсе не «мнима», а напротив, в каком-то отношении даже более реальна, нежели смерть в обычном смысле слова; ведь очевидно, что профан, умирая, не становится тем самым посвященным, и отличие профанного уровня (включающего в себя не только то, что лишено традиционного характера, но также весь экзотеризм) от уровня инициатического, собственно говоря, – единственное, которое выходит за пределы случайностей, свойственных частным состояниям существа, и имеет, следовательно, глубокое и постоянное значение с универсальной точки зрения. Мы лишь напомним в связи с этим, что все традиции настаивают на фундаментальном различии в посмертных состояниях человеческого существа, смотря по тому, идёт ли речь о профане или инициированном; если, таким образом, последствия смерти в обычном значении слова обусловлены этим различием, то причина заключается в том, что изменение, дающее доступ к инициатическому уровню, соответствует высшей ступени реальности.
Разумеется, слово «смерть» нужно брать здесь в его самом общем смысле, согласно которому всякое изменение состояния есть одновременно смерть и рождение, соответственно тому, с какой стороны его рассматривать: смерть – по отношению к предшествующему состоянию, рождение – по отношению к состоянию последующему. Инициация в целом описывается как «второе рождение», чем она в действительности и является; но это «второе рождение» неизбежно предполагает смерть в профанном мире и следует за ней непосредственно; ведь это, собственно говоря, лишь две стороны одного и того же изменения состояния. Что касается символизма обряда, то она, естественно, основана на аналогии, существующей между всеми изменениями состояния; в силу этой аналогии, смерть и рождение в обычном смысле сами символизируют инициатические смерть и рождение; образы, заимствованные у них, переносятся посредством обряда на другой уровень реальности. Уместно заметить по этому поводу, что любое изменение состояния следует рассматривать как совершающееся во тьме; это служит объяснением символизма чёрного цвета, связанной с тем, о чем идёт речь; в обряде посвящения кандидат должен пройти через полную темноту, прежде чем получить доступ к «истинному свету». На этой стадии – стадии темноты – происходит так называемое схождение в ад, о чем мы более пространно говорили в другом месте; это можно было бы назвать своего рода повторением предшествующих состояний, посредством которого возможности, относящиеся к профанным состояниям, будут полностью исчерпаны, с тем чтобы существо могло отныне свободно развивать возможности высшего уровня, которые оно носит в себе и реализация которых относится к области собственно инициатической.
С другой стороны, поскольку подобные рассуждения применимы к любому изменению состояния, а следующие один за другим уровни инициации, естественно, также соответствуют изменениям состояния, то можно сказать, что путь к каждому из них лежит через смерть и рождение; правда, «разрыв», если позволительно так выразиться, будет менее четок и не столь важен, как в первой инициации, т. е. при переходе от профанного к инициатическому уровню. Впрочем, само собой разумеется, что изменения, претерпеваемые существом в ходе его развития, реально составляют неограниченное множество; инициатические степени, сообщаемые в ходе обряда, в любой традиционной форме могут, следовательно, соответствовать лишь некоей общей классификации основных этапов пути; каждый из них может сам обобщать в себе всю совокупность вторичных и промежуточных этапов. Но в этом процессе есть один особо важный момент, где символизм смерти обнаруживается вновь самым очевидным образом; и это требует ещё кое-каких объяснений.
«Второе рождение», понимаемое как соответствие первичной инициации, можно назвать, как мы уже сказали, психической регенерацией; и именно в психической сфере, т. е. в сфере тонких модальностей человеческого существа, должно осуществляться инициатическое развитие на его первых стадиях; но они, не будучи целью сами по себе, являются лишь подготовительными этапами по отношению к реализации возможностей более высокого уровня – мы имеем в виду духовный уровень в истинном смысле этого слова. Только что упомянутый нами момент инициатического процесса, следовательно, знаменует собой переход с психического уровня на уровень духовный, который можно рассматривать как «вторую смерть» и «третье рождение». Добавим, что это «третье рождение» скорее представляет собой «возрождение», нежели обычное рождение; ведь речь здесь идёт не о «начале» в том же смысле, что и в ходе первой инициации; возможности, уже развитые и достигнутые раз и навсегда, должны быть обретены вновь после этого перехода, но «преображенные» способом, аналогичным тому, посредством которого «тело славы» или «тело воскресения» выражает «преображение» человеческих возможностей за рамками ограничительных условий, определяющих способ существования индивидуальности как таковой.
Вопрос, сведенный таким образом к его сути, в целом довольно прост; усложняют его, как почти всегда случается, заблуждения, возникающие из-за того, что сюда примешиваются рассуждения, в действительности относящиеся совсем к другим вещам. Именно это происходит, в частности, со «вторым рождением», которому многие пытаются приписать особенно неверное значение, поскольку не умеют провести существенные различия между отдельными случаями, в которых может быть употреблено это выражение. «Вторая смерть», согласно вышесказанному, – не что иное, как «психическая смерть»; подобное может произойти с обычным человеком спустя больший или меньший промежуток времени после смерти телесной, помимо всякого инициатического процесса; но тогда эта «вторая смерть» не даст доступа к духовной области, и существо, выйдя из человеческого состояния, просто перейдет в другое состояние индивидуального проявления. Подобная возможность опасна для профана, которому гораздо лучше пребывать в том, что мы назвали «продолжениями» человеческого состояния; таков, впрочем, главный смысл погребальных обрядов во всех традициях. Совсем иное дело для инициируемого: ведь он реализует возможности человеческого состояния лишь для того, чтобы превзойти их, и он обязательно должен выйти из этого состояния – не дожидаясь при этом распада телесной оболочки, – чтобы перейти к высшим состояниям.
Добавим также – чтобы не упустить из виду никакой возможности, – что существует другой неблагоприятный аспект «второй смерти», относящийся, собственно, к «контринициации»; последняя действительно имитирует в своих фазах настоящую инициацию, но её результаты в известном смысле обратны последней; она безусловно не может никоим образом вести в духовную область, а напротив, все более отдаляет от неё существо. Когда индивид, следующий этим путём, достигает «психической смерти», он оказывается даже не в положении обычного профана, но в гораздо худшем – по причине развития у него низших возможностей тонкого плана; но мы не станем более задерживаться на этом и удовлетворимся отсылкой к нескольким упоминаниям, уже сделанным нами в других местах. Подобный случай представляет интерес лишь с узкоспециальной точки зрения и не имеет никакого отношения к настоящей инициации. Участь «чёрных магов», как обычно их называют, – это лишь их собственное дело; было бы по меньшей мере бесполезно уделять внимание более или менее фантастическим измышлениям по поводу этого предмета; к ним уместно обращаться, когда того требуют обстоятельства, и лишь ради разоблачения заблуждений, дабы противостоять им в меру возможного; к сожалению, в такую эпоху, как наша, эти заблуждения распространены больше, чем способны вообразить те, кто не имеет возможности уяснить себе это непосредственно.