La maladie de l’angoisse
Il est de mode aujourd’hui, dans certains milieux, de parler d’« inquiétude métaphysique », et même d’« angoisse métaphysique » ; ces expressions, évidemment absurdes, sont encore de celles qui trahissent le désordre mental de notre époque ; mais, comme toujours en pareil cas, il peut y avoir intérêt à chercher à préciser ce qu’il y a sous ces erreurs et ce qu’impliquent exactement de tels abus de langage. Il est bien clair que ceux qui parlent ainsi n’ont pas la moindre notion de ce qu’est véritablement la métaphysique ; mais encore peut-on se demander pourquoi ils veulent transporter, dans l’idée qu’ils se font de ce domaine inconnu d’eux, ces termes d’inquiétude et d’angoisse plutôt que n’importe quels autres qui n’y seraient ni plus ni moins déplacés. Sans doute faut-il en voir la première raison, ou la plus immédiate, dans le fait que ces mots représentent des sentiments qui sont particulièrement caractéristiques de l’époque actuelle ; la prédominance qu’ils y ont acquise est d’ailleurs assez compréhensible, et pourrait même être considérée comme légitime en un certain sens si elle se limitait à l’ordre des contingences, car elle n’est manifestement que trop justifiée par l’état de déséquilibre et d’instabilité de toutes choses, qui va sans cesse en s’aggravant, et qui n’est assurément guère fait pour donner une impression de sécurité à ceux qui vivent dans un monde aussi troublé. S’il y a dans ces sentiments quelque chose de maladif, c’est que l’état par lequel ils sont causés et entretenus est lui-même anormal et désordonné ; mais tout cela, qui n’est en somme qu’une simple explication de fait, ne rend pas suffisamment compte de l’intrusion de ces mêmes sentiments dans l’ordre intellectuel, ou du moins dans ce qui prétend en tenir lieu chez nos contemporains ; cette intrusion montre que le mal est plus profond en réalité, et qu’il doit y avoir là quelque chose qui se rattache à tout l’ensemble de la déviation mentale du monde moderne.
À cet égard, on peut remarquer tout d’abord que l’inquiétude perpétuelle des modernes n’est pas autre chose qu’une des formes de ce besoin d’agitation que nous avons souvent dénoncé, besoin qui, dans l’ordre mental, se traduit par le goût de la recherche pour elle-même, c’est-à-dire d’une recherche qui, au lieu de trouver son terme dans la connaissance comme elle le devrait normalement, se poursuit indéfiniment et ne conduit véritablement à rien, et qui est d’ailleurs entreprise sans aucune intention de parvenir à une vérité à laquelle tant de nos contemporains ne croient même pas. Nous accorderons qu’une certaine inquiétude peut avoir sa place légitime au point de départ de toute recherche, comme mobile incitant à cette recherche même, car il va de soi que, si l’homme se trouvait satisfait de son état d’ignorance, il y resterait indéfiniment et ne chercherait aucunement à en sortir ; encore vaudrait-il mieux donner à cette sorte d’inquiétude mentale un autre nom : elle n’est rien d’autre, en réalité, que cette « curiosité » qui, suivant Aristote, est le commencement de la science, et qui, bien entendu, n’a rien de commun avec les besoins purement pratiques auxquels les « empiristes » et les « pragmatistes » voudraient attribuer l’origine de toute connaissance humaine ; mais en tout cas, qu’on l’appelle inquiétude ou curiosité, c’est là quelque chose qui ne saurait plus avoir aucune raison d’être ni subsister en aucune façon dès que la recherche est arrivée à son but, c’est-à-dire dès que la connaissance est atteinte, de quelque ordre de connaissance qu’il s’agisse d’ailleurs ; à plus forte raison doit-elle nécessairement disparaître, d’une façon complète et définitive, quand il s’agit de la connaissance par excellence, qui est celle du domaine métaphysique. On pourrait donc voir, dans l’idée d’une inquiétude sans terme, et par conséquent ne servant pas à tirer l’homme de son ignorance, la marque d’une sorte d’« agnosticisme », qui peut être plus ou moins inconscient dans bien des cas, mais qui n’en est pas pour cela moins réel : parler d’« inquiétude métaphysique » équivaut au fond, qu’on le veuille ou non, soit à nier la connaissance métaphysique elle-même, soit tout au moins à déclarer son impuissance à l’obtenir, ce qui pratiquement ne fait pas grande différence ; et, quand cet « agnosticisme » est vraiment inconscient, il s’accompagne ordinairement d’une illusion qui consiste à prendre pour métaphysique ce qui ne l’est nullement, et ce qui n’est même à aucun degré une connaissance valable, fût-ce dans un ordre relatif, nous voulons dire la « pseudo-métaphysique » des philosophes modernes, qui est effectivement incapable de dissiper la moindre inquiétude, par là même qu’elle n’est pas une véritable connaissance, et qui ne peut, tout au contraire, qu’accroître le désordre intellectuel et la confusion des idées chez ceux qui la prennent au sérieux, et rendre leur ignorance d’autant plus incurable ; en cela comme à tout autre point de vue, la fausse connaissance est certainement bien pire que la pure et simple ignorance naturelle.
Certains, comme nous l’avons dit, ne se bornent pas à parler d’« inquiétude », mais vont même jusqu’à parler d’« angoisse », ce qui est encore plus grave, et exprime une attitude peut-être plus nettement antimétaphysique encore s’il est possible ; les deux sentiments sont d’ailleurs plus ou moins connexes, en ce qu’ils ont l’un et l’autre leur racine commune dans l’ignorance. L’angoisse, en effet, n’est qu’une forme extrême et pour ainsi dire « chronique » de la peur ; or l’homme est naturellement porté à éprouver la peur devant ce qu’il ne connaît pas ou ne comprend pas, et cette peur même devient un obstacle qui l’empêche de vaincre son ignorance, car elle l’amène à se détourner de l’objet en présence duquel il l’éprouve et auquel il en attribue la cause, alors qu’en réalité cette cause n’est pourtant qu’en lui-même ; encore cette réaction négative n’est-elle que trop souvent suivie d’une véritable haine à l’égard de l’inconnu, surtout si l’homme a plus ou moins confusément l’impression que cet inconnu est quelque chose qui dépasse ses possibilités actuelles de compréhension. Si cependant l’ignorance peut être dissipée, la peur s’évanouira aussitôt par là-même, comme dans l’exemple bien connu de la corde prise pour un serpent ; la peur, et par conséquent l’angoisse qui n’en est qu’un cas particulier, est donc incompatible avec la connaissance, et, si elle arrive à un degré tel qu’elle soit vraiment invincible, la connaissance en sera rendue impossible, même en l’absence de tout autre empêchement inhérent à la nature de l’individu ; on pourrait donc parler en ce sens, non pas d’une « angoisse métaphysique », jouant en quelque sorte le rôle d’un véritable « gardien du seuil », suivant l’expression des hermétistes, et interdisant à l’homme l’accès du domaine de la connaissance métaphysique.
Il faut encore expliquer plus complètement comment la peur résulte de l’ignorance, d’autant plus que nous avons eu récemment l’occasion de constater à ce sujet une erreur assez étonnante : nous avons vu l’origine de la peur attribuée à un sentiment d’isolement, et cela dans un exposé se basant sur la doctrine vêdântique, alors que celle-ci enseigne au contraire expressément que la peur est due au sentiment d’une dualité ; et, en effet, si un être était vraiment seul, de quoi pourrait-il avoir peur ? On dira peut-être qu’il peut avoir peur de quelque chose qui se trouve en lui-même ; mais cela même implique qu’il y a en lui, dans sa condition actuelle, des éléments qui échappent à sa propre compréhension, et par conséquent une multiplicité non-unifiée ; le fait qu’il soit isolé ou non n’y change d’ailleurs rien et n’intervient aucunement en pareil cas. D’autre part, on ne peut pas invoquer valablement, en faveur de cette explication par l’isolement, la peur instinctive éprouvée dans l’obscurité par beaucoup de personnes, et notamment par les enfants ; cette peur est due en réalité à l’idée qu’il peut y avoir dans l’obscurité des choses qu’on ne voit pas, donc qu’on ne connaît pas, et qui sont redoutables pour cette raison même ; si au contraire l’obscurité était considérée comme vide de toute présence inconnue, la peur serait sans objet et ne se produirait pas. Ce qui est vrai, c’est que l’être qui éprouve la peur cherche à s’isoler, mais précisément pour s’y soustraire ; il prend une attitude négative et se « rétracte » comme pour éviter tout contact possible avec ce qu’il redoute, et de là proviennent sans doute la sensation de froid et les autres symptômes physiologiques qui accompagnent habituellement la peur ; mais cette sorte de défense irréfléchie est d’ailleurs inefficace car il est bien évident que, quoi qu’un être fasse, il ne peut s’isoler réellement du milieu dans lequel il est placé par ses conditions mêmes d’existence contingente, et que, tant qu’il se considère comme entouré par un « monde extérieur », il lui est impossible de se mettre entièrement à l’abri des atteintes de celui-ci. La peur ne peut être causée que par l’existence d’autres êtres, qui, en tant qu’ils sont autres, constituent ce « monde extérieur », ou d’éléments qui, bien qu’incorporés à l’être lui-même, n’en sont pas moins étrangers et « extérieurs » à sa conscience actuelle ; mais l’« autre » comme tel n’existe que par un effet de l’ignorance, puisque toute connaissance implique essentiellement une identification ; on peut donc dire que plus un être connaît, moins il y a pour lui d’« autre » et d’« extérieur », et que, dans la même mesure, la possibilité de la peur, possibilité d’ailleurs toute négative, est abolie pour lui ; et finalement, l’état de « solitude » absolue (kaivalya), qui est au delà de toute contingence, est un état de pure impassibilité. Remarquons incidemment, à ce propos, que l’« ataraxie » stoïcienne ne représente qu’une conception déformée d’un tel état, car elle prétend s’appliquer à un être qui en réalité est encore soumis aux contingences, ce qui est contradictoire ; s’efforcer de traiter les choses extérieures comme indifférentes, autant qu’on le peut dans la condition individuelle, peut constituer une sorte d’exercice préparatoire en vue de la « délivrance », mais rien de plus, car, pour l’être qui est véritablement « délivré », il n’y a pas de choses extérieures ; un tel exercice pourrait en somme être regardé comme un équivalent de ce qui, dans les « épreuves » initiatiques, exprime sous une forme ou sous une autre la nécessité de surmonter tout d’abord la peur pour parvenir à la connaissance, qui par la suite rendra cette peur impossible, puisqu’il n’y aura plus rien alors par quoi l’être puisse être affecté ; et il est évident qu’il faut bien se garder de confondre les préliminaires de l’initiation avec son résultat final.
Une autre remarque qui, bien qu’accessoire, n’est pas sans intérêt, c’est que la sensation de froid et les symptômes extérieurs auxquels nous avons fait allusion tout à l’heure se produisent aussi, même sans que l’être qui les éprouve ait consciemment peur à proprement parler, dans les cas où se manifestent des influences psychiques de l’ordre le plus inférieur, comme par exemple dans les séances spirites et dans les phénomènes de « hantise » ; là encore, il s’agit de la même défense subconsciente et presque « organique », en présence de quelque chose d’hostile et en même temps d’inconnu, du moins pour l’homme ordinaire qui ne connaît effectivement que ce qui est susceptible de tomber sous les sens, c’est-à-dire les seules choses du domaine corporel. Les « terreurs paniques », qui se produisent sans aucune cause apparente, sont dues aussi à la présence de certaines influences n’appartenant pas à l’ordre sensible ; elles sont d’ailleurs souvent collectives, ce qui va encore à l’encontre de l’explication de la peur par l’isolement ; et il ne s’agit pas nécessairement, dans ce cas, d’influences hostiles ou d’ordre inférieur, car il peut même arriver qu’une influence spirituelle, et non pas seulement une influence psychique, provoque une terreur de cette sorte chez des « profanes » qui la perçoivent vaguement sans rien connaître de sa nature ; l’examen de ces faits, qui n’ont en somme rien d’anormal, quoi qu’en puisse penser l’opinion commune, ne fait que confirmer encore que la peur est bien réellement causée par l’ignorance, et c’est pourquoi nous avons cru bon de les signaler en passant.
Pour en revenir au point essentiel, nous pouvons dire maintenant que ceux qui parlent d’« angoisse métaphysique » montrent par là, tout d’abord, leur ignorance totale de la métaphysique ; en outre, leur attitude même rend cette ignorance invincible, d’autant plus que l’angoisse n’est pas un simple sentiment passager de peur, mais une peur devenue en quelque sorte permanente, installée dans le « psychisme » même de l’être, et c’est pourquoi on peut la considérer comme une véritable « maladie » ; tant qu’elle ne peut être surmontée, elle constitue proprement, tout comme d’autres défauts graves d’ordre psychique, une « disqualification » à l’égard de la connaissance métaphysique.
D’autre part, la connaissance est le seul remède définitif contre l’angoisse, aussi bien que contre la peur sous toutes ses formes et contre la simple inquiétude, puisque ces sentiments ne sont que des conséquences ou des produits de l’ignorance, et que par suite la connaissance dès qu’elle est atteinte, les détruit entièrement dans leur racine même et les rend désormais impossibles, tandis que, sans elle, même s’ils sont écartés momentanément, ils peuvent toujours reparaître au gré des circonstances. S’il s’agit de la connaissance par excellence, cet effet se répercutera nécessairement dans tous les domaines inférieurs, et ainsi ces mêmes sentiments disparaîtront aussi à l’égard des choses les plus contingentes ; comment, en effet, pourraient-ils affecter celui qui, voyant toutes choses dans le principe, sait que, quelles que soient les apparences, elles ne sont en définitive que des éléments de l’ordre total ? Il en est de cela comme de tous les maux dont souffre le monde moderne : le véritable remède ne peut venir que d’en haut, c’est-à-dire d’une restauration de la pure intellectualité ; tant qu’on cherchera à y remédier par en bas, c’est-à-dire en se contentant d’opposer des contingences à d’autres contingences, tout ce qu’on prétendra faire sera vain et inefficace ; mais qui pourra le comprendre pendant qu’il en est encore temps ?
Болезнь тревоги
Сегодня в определённых кругах модно говорить о «метафизическом беспокойстве» и даже «метафизической тревоге». Эти явно абсурдные выражения входят в число тех, что выдают умственное расстройство нашей эпохи; но, как всегда в таком случае, может быть интересно попытаться уточнить то, что стоит за этими заблуждениями и что конкретно вытекает из такого языкового злоупотребления. Вполне понятно, что выражающиеся таким образом не имеют ни малейшего понятия о том, что такое на самом деле метафизика; но можно задаться вопросом, почему они хотят перенести в эту неизвестную им область именно слова, обозначающие беспокойство и тревогу, а не любые другие, столь же неуместные. Без сомнения, первую или самую непосредственную причину нужно видеть в том, что эти слова представляют чувства, особенно типичные для нынешней эпохи. Впрочем, их широкое распространение довольно понятно и могло бы даже считаться в некотором смысле правомерным, если бы оно ограничивалось областью случайных обстоятельств, ибо оно явным образом оправдано лишь все возрастающим и обостряющимся состоянием неравновесия и неустойчивости всех вещей, которое, конечно же, едва ли дает ощущение безопасности тем, кто живет в столь беспокойном мире. Если в этих чувствах есть что-то болезненное, то это именно то состояние, которым они вызваны и поддерживаются, само по себе аномальное и беспорядочное; но все это, что в целом является лишь простым фактическим объяснением, не свидетельствует в достаточной мере о вмешательстве этих самых чувств в интеллектуальный порядок или по меньшей мере в то, что претендует на выполнение этой роли у наших современников. Это вмешательство демонстрирует, что в реальности зло укоренено глубже и что оно должно быть связано со всей совокупностью умственного отклонения современного мира.
В этом отношении прежде всего можно отметить, что вечное беспокойство современных людей является не чем иным, как одной из форм той потребности в волнении, которую мы часто изобличали, – потребности, которая в ментальной области выдает себя из-за вкуса к поиску ради него самого, – поиску, который вместо нахождения своего конца в знании, как это должно быть в нормальном случае, продолжается бесконечно и в реальности не приводит ни к чему: это предприятие без какого-либо намерения достичь истины, в которую многие из наших современников уже не верят. Мы допускаем, что определённое беспокойство может иметь своё законное место в точке отправления всякого поиска как его подвижный возбудитель, ибо само собой разумеется, что, если человек удовлетворен своим невежеством, он останется в нем до бесконечности и не будет пытаться найти выхода; кроме того, может быть, этому виду ментального беспокойства лучше подойдет другое имя? Действительно, это всегда не что иное, как то самое «любопытство», которое, согласно Аристотелю, является началом науки и которое, естественно, не имеет ничего общего с чисто практическими нуждами, которые «эмпиристы» и «прагматисты» хотели бы приписать происхождению всего человеческого знания. Но, как бы то ни было, называй его беспокойством или любопытством, это та самая вещь, которая больше не может ни иметь какой-то причины, ни продолжать своё существование с того момента, как поиск пришел к своей цели, то есть с тех пор, как знание достигнуто, и речь идёт здесь о любой области знания; и самая серьёзная причина должна исчезнуть полностью и определенно, когда речь идёт о знании в высшей степени, – знании, относящемся к метафизической области.Итак, в идее бесконечного беспокойства, не служащей для избавления человека от его невежества, можно видеть знак своего рода «агностицизма», который может быть более или менее неосознанным во многих случаях, но который едва ли из-за этого менее реален: говорить о «метафизическом беспокойстве», по сути, тождественно, хотят этого или нет, отрицанию самого метафизического знания или, по крайней мере, заявлению о невозможности его получить, что на практике не составляет большой разницы. И когда этот «агностицизм» на самом деле неосознан, он обычно сопровождается иллюзией, состоящей в том, что за метафизику принимают то, чем она никоим образом не является, и то, что не является даже хоть в какой-то степени стоящим знанием, даже относительно – мы имеем в виду «псевдометафизику» современных философов, которая на самом деле неспособна разогнать ни малейшего беспокойства в силу того, что она сама не является подлинным знанием; напротив, она может лишь приумножать интеллектуальный беспорядок и путаницу мыслей у тех, кто принимает её всерьёз, и делает их невежество неисправимым в ещё большей степени. При этом, как и с совсем иной точки зрения, ложное знание, безусловно, хуже, чем просто естественное невежество.
Как мы уже сказали, некоторые не ограничиваются тем, что говорят о «беспокойстве», а доходят до того, что говорят о «тревоге», что ещё серьёзнее. Это выражает позицию ещё в большей степени антиметафизическую, если это возможно: оба эти чувства более или менее едины в том, что их общий корень лежит в невежестве. Тревога на самом деле – это крайняя и, если можно так выразиться, «хроническая» форма страха; здесь человек естественно склонен испытывать страх перед лицом того, что он не знает или не понимает, и сам этот страх становится препятствием, которое не дает ему преодолеть своё невежество, ибо оно заставляет его отвернуться от объекта, в присутствии которого он его испытывает и которому он приписывает его причину, тогда как в реальности этой причиной является он сам. Эта отрицательная реакция также слишком часто является следствием подлинной ненависти к неизвестному, в особенности если человек имеет более или менее смутное впечатление, что это неизвестное превосходит имеющиеся у него способности понимания. Если при этом невежество может быть рассеяно, страх исчезнет тотчас сам по себе, как в известном примере веревки, принимаемой за змею: следовательно, страх и тревога, которая является лишь его частным случаем, несовместимы со знанием. Если страх дойдет до такой степени, что станет по-настоящему непобедим, знание станет невозможным даже в отсутствие всякого другого препятствия, свойственного природе индивида: следовательно, в этом смысле можно говорить не о «метафизической тревоге», а об «антиметафизической тревоге», в некотором роде играющей роль истинного «стража порога», следуя герметическому выражению, и воспрещающей человеку доступ к области метафизического знания.
Нужно объяснить подробнее, как страх происходит из невежества, тем более что нам недавно представился случай констатировать по этому поводу поразительное заблуждение: мы увидели, как происхождение страха приписывается чувству одиночества, – и это в тексте, основывающемся на ведантической доктрине, несмотря на то, что она, напротив, явно учит, что страх исходит из чувства двойственности! В самом деле, если бы существо было действительно одиноким, откуда бы взялся страх? Могут сказать, что можно бояться чего-то, что находится в себе: но это подразумевает, что в человеке в его текущем состоянии присутствуют элементы, избегающие его понимания, и, следовательно, присутствует множественность, не приведенная к единству; одинок он или нет, в таком случае ничего не меняет и ни на что не влияет. С другой стороны, отстаивая это объяснение одиночества, нельзя ссылаться на инстинктивный страх, испытываемый в темноте многими людьми, и особенно детьми: в реальности этот страх обусловлен той мыслью, что в темноте могут находиться невидимые и, следовательно, неизвестные вещи, страшные по самой этой причине. Если же, напротив, считать темноту свободной от всего неизвестного, страх лишается объекта и не воспроизводится. Существо, подверженное страху, пытается отделиться, но как раз для того, чтобы спастись: оно занимает отрицательную позицию и «делает шаг назад» как бы для избежания всякого возможного контакта с тем, чего оно боится. Без сомнения, отсюда проистекают ощущение холода и прочие физиологические симптомы, обычно сопровождающие страх; впрочем, этот вид непроизвольной защиты неэффективен: что бы существо ни делало, оно не может реально отделиться от среды, в которую помещено согласно обстоятельствам своего случайного существования, и, пока считает себя окруженным «внешним миром», оно не может полностью скрыться от его прикосновений. Страх может быть вызван только существованием других существ, которые, поскольку они другие, и составляют этот «внешний мир»; или элементов, которые, несмотря на то, что вложены в само существо, являются не менее чуждыми и «внешними» для его текущего сознания. Но «другой» как таковой существует только в силу невежества, потому что всякое знание подразумевает, по сути, отождествление: следовательно, чем больше существо знает, тем меньше для него существует «другого» и «внешнего», и в той же мере возможность страха (впрочем, совершенно отрицательная) для него упраздняется. Наконец, состояние абсолютного «одиночества» (кайвалья), находящееся за пределами всяких случайностей, является состоянием чистой невозмутимости, Заметим попутно в этом отношении, что стоицистское «спокойствие духа» представляет собой лишь искаженную концепцию такого состояния, ибо оно претендует на приложение к существу, которое в реальности все ещё подчинено обстоятельствам, что является противоречием: стремление безразлично относиться к внешним вещам в индивидуальном состоянии может составлять своего рода подготовительное упражнение на пути к «освобождению», но не более, ибо для существа действительно «освобожденного» «внешних» вещей не существует. Такое упражнение могло бы в целом считаться эквивалентом того, что в инициатических «испытаниях» выражает в той или иной форме необходимость преодолеть прежде всего страх, чтобы дойти до сознания, которое впоследствии сделает этот страх невозможным, потому что не будет иметь больше ничего такого, что может быть затронуто; и очевидно, что нужно остерегаться смешения подготовки к инициации с её финальным результатом.
Другое замечание, хотя и второстепенное, касается того, что ощущение холода и внешних симптомов воспроизводится и без осознанного ощущения собственно страха в том случае, когда воплощаются психические влияния самого низшего порядка, как, например, на спиритических сеансах и в феноменах «навязчивых идей». Здесь речь идёт о той же подсознательной и почти «органической» защите в присутствии чего-то враждебного и в то же время неизвестного, по меньшей мере для обычного человека, который реально знает лишь то, что может быть доступно органам чувств, то есть только вещи телесного порядка. «Панический страх», ощущающийся без явной причины, также вызван присутствием некоторых влияний, не принадлежащих чувственному миру; они, впрочем, зачастую имеют коллективный характер (что опять-таки касается страха одиночества). В таком случае речь вовсе не всегда идёт о враждебных влияниях или влияниях низшего порядка, ибо может даже случиться так, что духовное влияние, и не только психическое, вызывает ужас этого рода у «профанов», которые его смутно чувствуют, совершенно не понимая его природу. Изучение этих фактов, которые не имеют в целом ничего аномального, каким бы ни было на этот счет общее мнение, только подтверждает, что страх на самом деле вызван невежеством, и именно поэтому мы посчитали верным упомянуть о них мимоходом.
Возвращаясь к основной теме, можно сказать теперь, что говорящие о «метафизической тревоге» демонстрируют тем самым прежде всего своё тотальное невежество в метафизике. Кроме того, сама их позиция делает это невежество непобедимым, тем более что тревога – это не просто мимолетное чувство страха, а страх, ставший в некотором роде постоянным, осевший в самой «душе» существа, и именно поэтому можно рассматривать её как подлинную «болезнь»: пока она не побеждена, она является – собственно, точно так же, как все серьёзные проблемы психического порядка, – указанием на неготовность к получению метафизического знания.
С другой стороны, знание является единственным окончательным средством от тревоги, как и от страха во всех его формах, и от простого беспокойства, потому что эти чувства – лишь следствия или производные невежества, и как только знание достигнуто, они уничтожаются в корне и делаются отныне невозможными, тогда как без него, хотя сами они удаляются моментально, они могут всегда появиться снова в силу обстоятельств. Если речь идёт о высшем знании, этот эффект обязательно повторится во всех низших областях, и таким образом эти самые чувства исчезнут также в отношении самых случайных вещей: в самом деле, как они могли бы влиять на того, кто, видя все вещи в принципе, знает, что, какими бы ни были эти кажимости, они в конечном счете являются лишь элементами общего порядка? Дело обстоит здесь так, как и со всеми бедами, от которых страдает современный мир: подлинное лекарство может прийти только свыше, то есть в силу восстановления чистой интеллектуальности. До тех пор, пока будут искать лекарство внизу, то есть ограничиваясь противопоставлением одних обстоятельств другим, все действия будут напрасными и неэффективным; но кто сможет понять это вовремя?