Création et manifestation
Nous avons fait remarquer, en différentes occasions, que l’idée de « création », si on veut l’entendre dans son sens propre et exact, et sans lui donner une extension plus ou moins abusive, ne se rencontre en réalité que dans des traditions appartenant à une ligne unique, celle qui est constituée par la Judaïsme, le Christianisme et l’Islamisme ; cette ligne étant celle des formes traditionnelles qui peuvent être dites spécifiquement religieuses, on doit conclure de là qu’il existe un lien direct entre cette idée et le point de vue religieux lui-même. Partout ailleurs, le mot de « création », si on tient à l’employer dans certains cas, ne pourra que rendre très inexactement une idée différente, pour laquelle il serait bien préférable de trouver une autre expression ; du reste, cet emploi n’est le plus souvent, en fait, que le résultat d’une de ces confusions ou de ces fausses assimilations comme il s’en produit tant en Occident pour tout ce qui concerne les doctrines orientales. Cependant, il ne suffit pas d’éviter cette confusion, et il faut se garder tout aussi soigneusement d’une autre erreur contraire, celle qui consiste à vouloir voir une contradiction ou une opposition quelconque entre l’idée de création et cette autre idée à laquelle nous venons de faire allusion, et pour laquelle le terme le plus juste que nous ayons à notre disposition est celui de « manifestation » ; c’est sur ce dernier point que nous nous proposons d’insister présentement.
Certains, en effet, reconnaissant que l’idée de création ne se trouve pas dans les doctrines orientales (à l’exception de l’Islamisme qui, bien entendu, ne peut être mis en cause sous ce rapport), prétendent aussitôt, et sans essayer d’aller plus au fond des choses, que l’absence de cette idée est la marque de quelque chose d’incomplet ou de défectueux, pour en conclure que les doctrines dont il s’agit ne sauraient être considérées comme une expression adéquate de la vérité. S’il en est ainsi du côté religieux, où s’affirme trop souvent un fâcheux « exclusivisme », il faut dire qu’il en est aussi qui, du côté antireligieux, veulent, de la même constatation, tirer des conséquences toutes contraires : ceux-là, attaquant naturellement l’idée de création comme toutes les autres idées d’ordre religieux, affectent de voir dans son absence même une sorte de supériorité ; ils ne le font d’ailleurs évidemment que par esprit de négation et d’opposition, et non point pour prendre réellement la défense des doctrines orientales dont ils ne se soucient guère. Quoi qu’il en soit, ces reproches et ces éloges ne valent pas mieux et ne sont pas plus acceptables les uns que les autres, puisqu’ils procèdent en somme d’une même erreur, exploitée seulement suivant des intentions contraires, conformément aux tendances respectives de ceux qui la commettent ; la vérité est que les uns et les autres portent entièrement à faux, et qu’il y a dans les deux cas une incompréhension à peu près égale.
La raison de cette commune erreur ne semble d’ailleurs pas très difficile à découvrir : ceux dont l’horizon intellectuel ne va pas au-delà des conceptions philosophiques occidentales s’imaginent d’ordinaire que, là où il n’est pas question de création, et où il est cependant manifeste, d’autre part, qu’on n’a pas affaire à des théories matérialistes, il ne peut y avoir que du « panthéisme ». Or on sait combien ce mot, à notre époque, est souvent employé à tort et à travers : il représente pour les uns un véritable épouvantail, à tel point qu’ils se croient dispensés d’examiner sérieusement ce à quoi ils se sont hâtés de l’appliquer (l’usage si courant de l’expression « tomber dans le panthéisme » est bien caractéristique à cet égard), tandis que, probablement à cause de cela même plus que pour tout autre motif, les autres le revendiquent volontiers et sont tout disposés à s’en faire comme une sorte de drapeau. Il est donc assez clair que ce que nous venons de dire se rattache étroitement, dans la pensée des uns et des autres, à l’imputation de « panthéisme » adressée communément aux mêmes doctrines orientales, et dont nous avons assez souvent montré l’entière fausseté, voire même l’absurdité (puisque le panthéisme est en réalité une théorie essentiellement antimétaphysique), pour qu’il soit inutile d’y revenir encore une fois de plus.
Puisque nous avons été amené à parler du panthéisme, nous en profiterons pour faire tout de suite une observation qui a ici une certaine importance, à propos d’un mot qu’on a précisément l’habitude d’associer aux conceptions panthéistes : ce mot est celui d’« émanation », que certains, toujours pour les mêmes raisons et par suite des mêmes confusions, veulent employer pour désigner la manifestation quand elle n’est pas présentée sous l’aspect de création. Or, pour autant du moins qu’il s’agit de doctrines traditionnelles et orthodoxes, ce mot doit être absolument écarté, non pas seulement à cause de cette association fâcheuse (que celle-ci soit d’ailleurs plus ou moins justifiée au fond, ce qui actuellement ne nous intéresse pas), mais surtout parce que, en lui-même et par sa signification étymologique, il n’exprime véritablement rien d’autre qu’une impossibilité pure et simple. En effet, l’idée d’« émanation » est proprement celle d’une « sortie » ; mais la manifestation ne doit en aucune façon être envisagée ainsi, car rien ne peut réellement sortir du Principe ; si quelque chose en sortait, le Principe, dès lors, ne pourrait plus être infini, et il se trouverait limité par le fait même de la manifestation ; la vérité est que, hors du Principe, il n’y a et il ne peut y avoir que le néant. Si même on voulait considérer l’« émanation », non par rapport au Principe suprême et infini, mais seulement par rapport à l’Être, principe immédiat de la manifestation, ce terme donnerait encore lieu à une objection qui, pour être autre que la précédente, n’est pas moins décisive : si les êtres sortaient de l’Être pour se manifester, on ne pourrait pas dire qu’ils sont réellement des êtres, et ils seraient proprement dépourvus de toute existence, car l’existence, sous quelque mode que ce soit, ne peut être autre chose qu’une participation de l’Être ; cette conséquence, outre qu’elle est visiblement absurde en elle-même comme dans l’autre cas, est contradictoire avec l’idée même de la manifestation.
Ces remarques étant faites, nous dirons nettement que l’idée de la manifestation, telle que les doctrines orientales l’envisagent d’une façon purement métaphysique, ne s’oppose nullement à l’idée de création ; elles se réfèrent seulement à des niveaux et à des points de vue différents, de telle sorte qu’il suffit de savoir situer chacune d’elles à sa véritable place pour se rendre compte qu’il n’y a entre elles aucune incompatibilité. La différence, en cela comme sur bien d’autres points, n’est en somme que celle même du point de vue métaphysique et du point de vue religieux ; or, s’il est vrai que le premier est d’ordre plus élevé et plus profond que le second, il ne l’est pas moins qu’il ne saurait aucunement annuler ou contredire celui-ci, ce qui est d’ailleurs suffisamment prouvé par le fait que l’un et l’autre peuvent fort bien coexister à l’intérieur d’une même forme traditionnelle ; nous aurons d’ailleurs à revenir là-dessus par la suite. Au fond, il ne s’agit donc que d’une différence qui, pour être d’un degré plus accentué en raison de la distinction très nette des deux domaines correspondants, n’est pas plus extraordinaire ni plus embarrassante que celle des points de vue divers auxquels on peut légitimement se placer dans un même domaine, suivant qu’on le pénétrera plus ou moins profondément. Nous pensons ici à des points de vue tels que, par exemple, ceux de Shankarâchârya et de Râmânuja à l’égard du Vêdânta ; il est vrai que, là aussi, l’incompréhension a voulu trouver des contradictions, qui sont inexistantes en réalité ; mais cela même ne fait que rendre l’analogie plus exacte et plus complète.
Il convient d’ailleurs de préciser le sens même de l’idée de création, car il semble donner lieu parfois aussi à certains malentendus : si « créer » est synonyme de « faire de rien », suivant la définition unanimement admise, mais peut-être insuffisamment explicite, il faut assurément entendre par là, avant tout, de rien qui soit extérieur au Principe ; en d’autres termes, celui-ci, pour être « créateur », se suffit à lui-même, et n’a pas à recourir à une sorte de « substance » située hors de lui et ayant une existence plus ou moins indépendante, ce qui, à vrai dire, est du reste inconcevable. On voit immédiatement que la première raison d’être d’une telle formulation est d’affirmer expressément que le Principe n’est point un simple « Démiurge » (et ici il n’y a pas lieu de distinguer selon qu’il s’agit du Principe suprême ou de l’Être, car cela est également vrai dans les deux cas) ; ceci ne veut cependant pas dire nécessairement que toute conception « démiurgique » soit radicalement fausse ; mais, en tout cas, elle ne peut trouver place qu’à un niveau beaucoup plus bas et correspondant à un point de vue beaucoup plus restreint, qui, ne se situant qu’à quelque phase secondaire du processus cosmogonique, ne concerne plus le Principe en aucune façon. Maintenant, si l’on se borne à parler de « faire de rien » sans préciser davantage, comme on le fait d’ordinaire, il y a un autre danger à éviter : c’est de considérer ce « rien » comme une sorte de principe, négatif sans doute, mais dont serait pourtant tirée effectivement l’existence manifestée ; ce serait là revenir à une erreur à peu près semblable à celle contre laquelle on a justement voulu se prémunir en attribuant au « rien » même une certaine « substantialité » ; et, en un sens, cette erreur serait même encore plus grave que l’autre, car il s’y ajouterait une contradiction formelle, celle qui consiste à donner quelque réalité au « rien », c’est-à-dire en somme au néant. Si l’on prétendait, pour échapper à cette contradiction, que le « rien » dont il s’agit n’est pas le néant pur et simple, mais qu’il n’est tel que par rapport au Principe, on commettrait encore en cela une double erreur : d’une part, on supposerait cette fois quelque chose de bien réel en dehors du Principe, et alors il n’y aurait plus aucune différence véritable avec la conception « démiurgique » elle-même ; d’autre part, on méconnaîtrait que les êtres ne sont aucunement tirés de ce « rien » relatif par la manifestation, le fini ne cessant jamais d’être strictement nul vis-à-vis de l’Infini.
Dans ce qui vient d’être dit, et aussi dans tout ce qui pourrait être dit d’autre au sujet de l’idée de création, il manque, quant à la façon dont la manifestation est considérée, quelque chose qui est pourtant tout à fait essentiel : la notion même de la possibilité n’y apparaît pas ; mais, qu’on le remarque bien, ceci ne constitue nullement un grief, et une telle vue, pour être incomplète, n’en est pas moins légitime, car la vérité est que cette notion de la possibilité n’a à intervenir que lorsqu’on se place au point de vue métaphysique, et, nous l’avons déjà dit, ce n’est pas à ce point de vue que la manifestation est envisagée comme création. Métaphysiquement, la manifestation présuppose nécessairement certaines possibilités capables de se manifester ; mais, si elle procède ainsi de la possibilité, on ne peut dire qu’elle vient de « rien », car il est évident que la possibilité n’est pas « rien » ; et, objectera-t-on peut-être, cela n’est-il pas précisément contraire à l’idée de création ? La réponse est bien facile : toutes les possibilités sont comprises dans la Possibilité totale, qui ne fait qu’un avec le Principe même ; c’est donc dans celui-ci, en définitive, qu’elles sont réellement contenues à l’état permanent et de toute éternité ; et d’ailleurs, s’il en était autrement, c’est alors qu’elles ne seraient véritablement « rien », et il ne pourrait même plus être question de possibilités. Donc, si la manifestation procède de ces possibilités ou de certaines d’entre elles (nous rappellerons ici que, outre les possibilités de manifestation, il y a également à envisager les possibilités de non-manifestation, du moins dans le Principe suprême, mais non plus quand on se limite à l’Être), elle ne vient de rien qui soit extérieur au Principe : et c’est là justement le sens que nous avons reconnu à l’idée de création correctement entendue, de sorte que, au fond, les deux points de vue sont non seulement conciliables, mais même en parfait accord entre eux. Seulement, la différence consiste en ce que le point de vue auquel se rapporte l’idée de création n’envisage rien au-delà de la manifestation, ou du moins n’envisage que le Principe sans approfondir davantage, parce qu’il n’est encore qu’un point de vue relatif, tandis qu’au contraire, au point de vue métaphysique, c’est ce qui est dans le Principe, c’est-à-dire la possibilité, qui est en réalité l’essentiel et qui importe beaucoup plus que la manifestation en elle-même.
On pourrait dire, somme toute, que ce sont là deux expressions différentes d’une même vérité, à la condition d’ajouter, bien entendu, que ces expressions correspondent à deux aspects ou à deux points de vue qui eux-mêmes sont réellement différents ; mais alors on peut se demander si celle de ces deux expressions qui est la plus complète et la plus profonde ne serait pas pleinement suffisante, et quelle est la raison d’être de l’autre. C’est, tout d’abord et d’une façon générale, la raison d’être même de tout point de vue exotérique, en tant que formulation des vérités traditionnelles bornée à ce qui est à la fois indispensable et accessible à tous les hommes sans distinction. D’autre part, en ce qui concerne le cas spécial dont il s’agit, il peut y avoir des motifs d’« opportunité », en quelque sorte, particuliers à certaines formes traditionnelles, en raison des circonstances contingentes auxquelles elles doivent être adaptées, et requérant une mise en garde expresse contre une conception de l’origine de la manifestation en mode « démiurgique », alors qu’une semblable précaution serait tout à fait inutile ailleurs. Cependant, quand on observe que l’idée de création est strictement solidaire du point de vue proprement religieux, on peut être amené par là à penser qu’il doit y avoir autre chose encore ; c’est ce qu’il nous reste à examiner maintenant, même s’il ne nous est pas possible d’entrer dans tous les développements auxquels ce côté de la question pourrait donner lieu.
Qu’il s’agisse de la manifestation considérée métaphysiquement ou de la création, la dépendance complète des êtres manifestés, en tout ce qu’ils sont réellement, à l’égard du Principe, est affirmée tout aussi nettement et expressément dans un cas que dans l’autre ; c’est seulement dans la façon plus précise dont cette dépendance est envisagée de part et d’autre qu’apparaît une différence caractéristique, qui correspond très exactement à celle des deux points de vue. Au point de vue métaphysique, cette dépendance est en même temps une « participation » : dans toute la mesure de ce qu’ils ont de réalité en eux, les êtres participent du Principe, puisque toute réalité est en celui-ci ; il n’en est d’ailleurs pas moins vrai que ces êtres, en tant que contingents et limités, ainsi que la manifestation tout entière dont ils font partie, sont nuls par rapport au Principe, comme nous le disions plus haut ; mais il y a dans cette participation comme un lien avec celui-ci, donc un lien entre le manifesté et le non-manifesté, qui permet aux êtres de dépasser la condition relative inhérente à la manifestation. Le point de vue religieux, par contre, insiste plutôt sur la nullité propre des êtres manifestés, parce que, par sa nature même, il n’a pas à les conduire au-delà de cette condition ; et il implique la considération de la dépendance sous un aspect auquel correspond pratiquement l’attitude d’el-ubûdiyah, pour employer le terme arabe que le sens ordinaire de « servitude » ne rend sans doute qu’assez imparfaitement dans cette acception spécifiquement religieuse, mais suffisamment néanmoins pour permettre de comprendre celle-ci mieux que ne le ferait le mot d’« adoration » (lequel répond d’ailleurs plutôt à un autre terme de même racine, el-ibâdah) ; or l’état d’abd, ainsi envisagé, est proprement la condition de la « créature » vis-à-vis du « Créateur ».
Puisque nous venons d’emprunter un terme au langage de la tradition islamique, nous ajouterons ceci : personne n’oserait certes contester que l’Islamisme, quant à son côté religieux ou exotérique, soit au moins aussi « créationniste » que peut l’être le Christianisme lui-même ; pourtant, cela n’empêche nullement que, dans son aspect ésotérique, il y a un certain niveau à partir duquel l’idée de création disparaît. Ainsi, il est un aphorisme suivant lequel « le çûfî (on doit bien faire attention qu’il ne s’agit pas ici du simple mutaçawwuf) n’est pas créé » (Eç-çûfî lam yukhlaq) ; cela revient à dire que son état est au-delà de la condition de « créature », et en effet, en tant qu’il a réalisé l’« Identité Suprême », donc qu’il est actuellement identifié au Principe ou à l’Incréé, il ne peut nécessairement être lui-même qu’incréé. Là, le point de vue religieux est non moins nécessairement dépassé, pour faire place au point de vue métaphysique pur ; mais, si l’un et l’autre peuvent ainsi coexister dans la même tradition, chacun au rang qui lui convient et dans le domaine qui lui appartient en propre cela prouve très évidemment qu’ils ne s’opposent ou ne se contredisent en aucune façon.
Nous savons qu’il ne peut y avoir aucune contradiction réelle, soit à l’intérieur de chaque tradition, soit entre celle-ci et les autres traditions, puisqu’il n’y a en tout cela que des expressions diverses de la Vérité une. Si quelqu’un croit y voir d’apparentes contradictions, ne devrait-il donc pas en conclure tout simplement qu’il y a là quelque chose qu’il comprend mal ou incomplètement, au lieu de prétendre imputer aux doctrines traditionnelles elles-mêmes des défauts qui, en réalité, n’existent que du fait de sa propre insuffisance intellectuelle ?
Творение и проявление
Мы отмечали по различным поводам, что идея «творения», если понимать её в её точном и собственном смысле и не придавать ему более или менее произвольного значения, встречается в действительности только в традициях, принадлежащих одной единственной линии, образованной иудаизмом, христианством и исламом; это линия традиционных форм, которые можно назвать специфически религиозными, из чего должно заключить, что имеет бытие прямая связь между этой идеей и самой религиозной точкой зрения. Однако в любом другом месте, само слово «творение», если иногда его стараются использовать, может лишь очень неточно передавать отличающуюся идею, для которой было бы лучше найти другое выражение. Наконец, такое употребление слова чаще всего есть только результат одного из тех смешений или ложных ассоциаций, которых так много производится на Западе относительно всего того, что касается восточных учений. Тем не менее, мало избегать этого смешения, одновременно надо остерегаться и другой, противоположной ошибки, которая состоит в желании видеть противоречие или какую-то оппозицию между идеей творения и другой идеей, о которой мы только что упоминали и для которой более подходящий термин, имеющийся в нашем распоряжении, это термин «проявление»; именно на этом моменте мы полагаем сейчас остановиться.
Однако, действительно признавая, что в восточных учениях нет идеи творения (за исключением ислама, который в этом отношении, разумеется, не может быть здесь примером), сразу же заявляют, без всякой попытки проникнуть в глубь вещей, что отсутствие этой идеи есть знак чего-то недостаточного и дефективного, и приходят к выводу, что учения, о которых идёт речь, не могут рассматриваться как адекватное выражение истины. Если это так с религиозной стороны, когда слишком часто утверждается досадный «эксклюзивизм», то надо сказать, что также и с антирелигиозной стороны, когда хотят извлечь совершенно противоположенный вывод из того же самого утверждения: эти люди, нападая, естественно, на идею творения, равно как и на все другие идеи религиозного порядка, предпочитают видеть даже в её отсутствии нечто вроде превосходства. Впрочем, делают это они, очевидно, через дух отрицания и противопоставления, а не для того, чтобы в действительности взять под защиту восточные учения, которыми они и вовсе не озабочены. Как бы то ни было, эти упреки и эти похвалы не стоят многого и равно неприемлемы, потому что вообще происходят из одной и той же ошибки, совершаемой только в соответствии с противоположными намерениями, согласующимися с тенденциями тех, кто это комментирует. Истина же состоит в том, что и те и другие полностью ложны, и что в обоих случаях есть почти равное непонимание.
Причину этого общего заблуждения, кажется, довольно просто открыть: те, чей интеллектуальный горизонт не превосходит западные философские концепции, обычно воображают, что имеют дело не с материалистическими теориями, а тут есть только «пантеизм», возникает ли вопрос о творении или где, напротив, его там нет. Известно, однако, как часто это слово употреблялось к месту и не к месту: для одних оно представляет собой настоящее пугало, до такой степени, что они не думают даже потрудиться серьёзно изучить то, к чему спешат его приложить (столь распространенное выражение «впасть в пантеизм» весьма характерно в этом отношении), тогда как другие, может быть по той же причине, но исходя из какого-нибудь другого мотива, отстаивают его права и даже расположены делать из него нечто вроде знамени. Таким образом, довольно ясно, что только что сказанное нами тесно связано (в сознании и тех, и других) с обвинением, обычно адресованным тем же самым восточным учениям, и на полную ошибочность и даже абсурдность которого мы часто указывали (потому что пантеизм есть в действительности антиметафизическая по сути теория), чтобы уже более не возвращаться к этому.
Поскольку нам пришлось говорить о пантеизме, то мы воспользуемся этим, чтобы представить сейчас наблюдение, имеющее сейчас некоторое значение, по поводу слова, которое обычно ассоциируется как раз с пантеистическими концепциями: это слово «эманация», которое всегда по той же самой причине и вследствие той же самой ошибки кое-кто хотел бы использовать для обозначения проявления, когда оно не представляется как аспект творения. Однако, по меньшей мере, если речь идёт о традиционных и ортодоксальных учениях, это слово должно быть абсолютно отвергнуто не только по причине досадной ассоциации (хотя она более или менее оправдана по сути, но сейчас речь не об этом), но прежде всего потому, что само по себе и по своему этимологическому значению, оно не выражает ничего, кроме чистой невозможности. В действительности идея «эманации» есть идея «выхода», но проявление не должно рассматриваться так ни в коем случае, так как реально ничто не может выйти из Принципа; если что-то из него выходит, то Принцип с этого мгновения уже не может быть бесконечным, т.к. оказался бы ограниченным самим фактом проявления; истина состоит в том, что вне Принципа нет ничего и не может быть ничего, кроме «ничто». Если бы даже стали рассматривать «эманацию» не по отношению к Принципу, высшему и бесконечному, а только по отношению к Сущестованию, то есть непосредственному принципу проявления, этот термин также вызвал бы противоречие, которое, отличаясь от предыдущего, стало бы не менее непреодолимым: если бы существа покидали Существование, чтобы проявиться, то нельзя было бы сказать, что они действительно являются существами; они были бы, собственно говоря, лишены всякого бытия, так как бытие, в любом своём модусе, не может быть только причастностью к Существованию; это следствие, помимо того, что оно абсурдно само по себе, как и в первом случае, противоречит самой идее проявления.
Сделав это замечание, скажем чётко, что идея проявления, как её рассматривают восточные учения чисто метафизическим образом, вовсе не противопоставляется идее творения; они только лишь соотносятся с разными уровнями и токами зрения таким способом, что достаточно суметь расположить каждую из них на её истинном месте, чтобы осознать, что между ними нет никакой несовместимости. Различие, как в этом, так и в других моментах, состоит в конечном счете лишь в различии метафизической и религиозной точек зрения. Однако, если верно, что первая относится к более высокому и более глубокому порядку, чем вторая, то не менее верно, что она никоем образом её не аннулирует и не противоречит ей, что достаточно подтверждается ещё и тем фактом, что обе могут прекрасно сосуществовать внутри одной и той же традиционной формы. Ниже мы к этому вернемся. По сути, речь идёт, таким образом, лишь о различии, которое, будучи акцентированным по причине очень чёткой разницы двух соответствующих областей, является не более экстраординарным или затруднительным, чем различие точек зрения, на которых можно законным образом располагаться в одной и той же области, следуя которым можно проникнуть в неё более или менее глубоко. Мы здесь имеем в виду, например, такие точки зрения, как Шанкарачарьи и Рамануджи по отношению к веданте; Правда, здесь также непонимание вело к поиску противоречий, которых в реальности нет; но это делает аналогию только лишь более точной и полной.
Необходимо, впрочем, уточнить сам смысл идеи творения, так как это иногда приводит тоже к определённым недоразумениям: если «творить» есть синоним «сделать из ничего», следуя единогласно принимаемому, но может быть не достаточно эксплицитному определению, то необходимо прежде всего понимать «ничто», которое было бы внешним для Принципа; иными словами, чтобы быть «творцом», оно достаточно для самого себя и не нуждается в чем-то вроде «субстанции», расположенной вне него и имеющей более или менее независимое бытие, что, говоря по правде, есть нечто немыслимое. Непосредственно из этого видно, что первой целью такой формулировки является специально утвердить, что Принцип вовсе не есть простой «Демиург» (здесь не обязательно различать, идёт ли речь о высшем Принципе или о Существовании, так как это будет верно в обоих случаях); это не означает, тем не менее, с необходимостью, что всякая «демиургическая» концепции будет радикальным образом ошибочной. Но в любом случае она может найти себе место только на более низком уровне и соответствующем гораздо более ограниченной точке зрения, которая, располагаясь в какой-нибудь вторичной фазе космогонического процесса, больше никоим образом не задевает Принцип. Теперь, если ограничиваться разговором о «сделать из ничего» без дальнейшего уточнения, как это обычно и делают, то необходимо устранить ещё одну опасность: рассматривать это «ничто» как нечто вроде принципа, негативного без сомнения, но из которого действительно извлекалось бы проявленное существование; это возвращает нас к ошибке, немного похожей на ту, против которой как раз и хотели предохранить, приписывая самому «ничто» некую «субстанциальность»; и в определённом смысле эта ошибка является даже более грубой, чем первая, так как сюда привходит и формальное противоречие, состоящее в придании некой реальности «ничто», то есть по существу «небытию». Если полагают, дабы избежать этого противоречия, что «ничто», о котором идёт речь, не есть просто небытие, но что оно таково лишь по отношению к Принципу, то совершают этим ещё одну двойную ошибку: с одной стороны, в этот раз предполагают что-то весьма реальное вне Принципа, и тогда больше нет никакого настоящего различия с той же «демиургической» концепцией; с другой стороны, не признают, что никакое бытие (les êtres) никоим образом не выводятся проявлением из относительного «ничто», ведь конечное никогда не перестает быть строго ничем пред лицом бесконечного.
В том, что только что сказано и также в том, что можно было бы сказать ещё по поводу идеи творения, отсутствует нечто, что касается способа, которым рассматривается проявление, очень важное: здесь не появляется само понятие возможности, но, как можно заметить, это вовсе не упрек; такой взгляд, будучи неполным, не является из-за этого менее законным, так как истина состоит в том, что это понятие появляется только тогда, когда находятся на метафизической точке зрения, и, как мы уже сказали, проявление рассматривается как творение не с этой точке зрения. Метафизически, проявление предполагает необходимым образом некоторые возможности, способные проявиться; но если оно происходит таким образом из возможности, то нельзя сказать, что оно происходит из «ничто», так как очевидно, что возможность не есть «ничто»; может быть, возразят, не есть ли это как раз противоположное творению? Ответ очень простой: все возможности заключены в тотальной возможности, которая составляет одно с самим Принципом. Таким образом, именно в нем, в конечном счете, они реально содержатся в перманентном состояний и всю вечность; к тому же, если было бы иначе, то тогда они на самом деле не были бы «ничем» и тем более не могло быть речи о возможностях. Следовательно, проявление происходит из этих возможностей или из некоторых из них (мы напомним здесь, что помимо возможностей проявления надо также рассматривать возможности непроявления, по крайне мере в высшем Принципе, но также и тогда, когда ограничиваются бытием), оно не происходит из ничто, которое вне Принципа. Именно в этом смысл, признаваемый нами за идеей творения, корректно понятой, так что по сути обе точки зрения не только могут быть согласованы, но даже пребывают в совершенном согласии между собой. Различие состоит лишь в том, что точка зрения, с которой соотносится идея творения, ничего выходящего за проявление не рассматривает, или, по меньшей мере, рассматривает Принцип только с относительной точки зрения, не углубляясь далее, тогда как, напротив, с метафизической точки зрения, то, что есть в Принципе, то есть возможность, является в действительности существенным и имеет гораздо большее значение, чем само проявление.
Можно сказать, суммируя, что здесь есть два разных выражения одной и той же истины, если, разумеется, добавить, что эти выражения соответствуют двум аспектам или двум точкам зрения, которые реально различаются. Но тогда можно спросить себя, не будет ли совершенно достаточным то из этих двух выражений, которое является самым полным и самым глубоким, и каково основание другого выражения. Прежде всего и самым общим образом это есть само основание бытия эзотерической точки зрения в качестве формулировки традиционных истин, ограниченных тем, что оно есть одновременно необходимое и приемлемое для всех людей без различия. С другой стороны, в том, что касается особого случая, о котором идёт речь, то здесь могут быть мотивы «уместности», в некотором роде свойственные определённым традиционным формам, по причине случайных обстоятельств, к которым их надо было приспособить, и требующей специальных мер безопасности против концепции начала проявления в «демиургическом» модусе, в то время как такая предосторожность была бы совершенно бесполезной. Тем не менее, когда видят, что идея творения строго согласуется с религиозной точкой зрения, то это, может быть, наводит на мысль, что в этом есть ещё кое-что; это нам и осталось теперь рассмотреть, даже если нам не удастся войти во все детали, допускаемые этой стороной вопроса.
Идет ли речь о проявлении, рассматриваемом метафизически, или о творении, в обоих случаях совершенно чётко утверждается полная зависимость проявленного бытия во всем том, чем оно реально является, от Принципа; только при более тщательном рассмотрении этой зависимости с той и другой стороны проявляется характерное различие, чётко соответствующее различию двух точек зрения. С метафизической точки зрения эта зависимость есть одновременно «причастность»: во всей полноте того, что в нем есть реального, существа причастны Принципу, поскольку всякая реальность заключена в нем; впрочем, не менее верно, что эти существа как случайные и ограниченные, как и все проявление в целом, часть которого они составляют, являются ничем по отношению к Принципу, о чем мы уже говорили выше. Но эта причастность есть как бы связь с ним, следовательно, связь между проявленным и непроявленным, которая позволяет существам превзойти относительные условия, присущие проявлению. Религиозная точка зрения, напротив, скорее настаивает на ничтожестве, свойственной проявленным существам, потому что по самой своей природе она не должна выводить их из этих условий. Она предполагает рассмотрение зависимости в аспекте, которому практически соответствует установка el-ubûdiyah, если использовать арабский термин, привычный смысл которого «служение» несомненно довольно несовершенно передает это специфическое религиозное значение, но тем не менее достаточное для того, чтобы позволить понять его лучше, чем это делает слово «поклонение» (которому, однако, скорее отвечает термин el-ibâdah; при этом состояние abd, рассматриваемое таким образом, является, собственно говоря, условием «творения» перед лицом «Творца».
Поскольку мы сейчас позаимствовали термин из исламской традиции, то мы добавим следующее: никто, конечно, не станет утверждать, что ислам со своей религиозной или экзотерической стороны является, по меньшей мере, таким же «креационистским», каким может быть и само христианство; тем не менее, это вовсе не исключает наличия в его эзотерическом аспекте определённого уровня, начиная с которого идея творения исчезает. Так, существует афоризм, согласно которому ṣūfī (надо учитывать, что здесь не идёт речь о простом mutaṣawwuf) не был создан» (eṣ-ṣūfī lam yuk-laq); это позволяет сказать, что его состояние находится по ту сторону условия «творения», и действительно, поскольку он реализовал «высшее Тождество» и, таким образом, актуально тождественен Принципу или Несотворённому, он необходимым образом может быть сам только несотворённым. Так, религиозная точка зрения с не меньшей необходимостью превзойдена, чтобы уступить место чисто метафизической точке зрения; но, если та и другая могут сосуществовать в одной и той же традиции, каждая в соответствующем ранге и в области, которая ей собственно принадлежит, то весьма очевидно, что они не противостоят и никоим образом не противоречат друг другу.
Мы знаем, что здесь не может быть никакого реального противоречия ни внутри каждой традиции, ни между одной и другими традициями, потому что во всем этом есть только различные выражения единой истины. Если же кто-нибудь желает видеть здесь кажущиеся противоречия, то не должен ли он просто заключать из этого, что он сам что-то плохо или неполно понимает, вместо того, чтобы обвинять традиционные доктрины в ошибках, которые, на самом деле, существуют из-за факта собственной интеллектуальной несостоятельности?