Le Caire, 18 mars 1935
Monsieur,
J’ai reçu ces jours derniers votre lettre du 6 mars ; je m’étonnais en effet un peu d’être sans nouvelles de vous depuis si longtemps… Pour l’édition des traductions, M. Avramescu m’a dit en effet qu’il n’y avait en réalité rien de décidé avec M. Grassiany, et même je crois que maintenant il y a peu d’espoir d’aboutir à quelque chose de ce côté, car, comme vous le savez peut-être, il s’est dérobé pour la revue “Memra” après la publication du nº 1. M. Avramescu me disait qu’il avait un autre imprimeur en vue ; mais je n’ai entendu parler de rien depuis lors, et je n’ai pas reçu jusqu’ici le nº 2, de sorte que je me demande ce qu’il en est advenu. En tout cas, je suis heureux de voir que vous n’abandonnez pas votre projet, et, même si la réalisation en est retardée par des circonstances défavorables, j’espère bien que cela pourra finalement aboutir. L’important est de ne pas se laisser décourager par les obstacles, qui ne manquent jamais quand on touche à ces choses ; ce sont les conditions mêmes de l’époque actuelle qui malheureusement le veulent ainsi…
Quant à ce que vous me dites en ce qui vous concerne, au sujet de Bô Yin Râ, j’en suis heureux aussi, car je vois que vous vous êtes rendu compte de ce qu’il en est réellement ; je comprends d’ailleurs très bien que vous ayez dû passer là par une période pénible, mais je pense que vous n’aurez pas de regrets à en avoir par la suite… Je ne conteste pas les qualités de Bô Yin Râ comme individu, n’ayant d’ailleurs jamais cherché à savoir ce qu’il vaut à ce point de vue, car ce n’est pas là ce qui importe ; c’est toujours une erreur sentimentale, comme vous le dites, de vouloir conclure de là à la valeur doctrinale de quelqu’un, car les deux choses n’ont entre elles aucun rapport nécessaire, et l’homme le plus “estimable” peut être en même temps le plus ignorant des profanes ; et je dois ajouter aussi que tout ce qui est de l’instruction extérieure ne compte pas davantage à notre point de vue.
Pour ce qui est de vos questions précédentes, je m’étais bien rendu compte qu’elles procédaient de quelque chose qui, chez vous, n’était pas entièrement “au point”, si l’on peut dire, et je vois que vous l’avez ensuite reconnu vous-même. Celles que vous posez cette fois sont assurément beaucoup plus justifiées ; malheureusement, il est bien difficile d’y répondre comme il conviendrait en peu de mots, car il y a là des choses qui demandent de longues explications pour être bien comprises et ne laisser place à aucun malentendu possible.
Pour l’élément sentimental qui intervient dans la religion et qui constitue une des caractéristiques de son point de vue même, il me semble que la chose ne peut pas faire de doute. D’autre part, dès lors qu’il est question d’“Amour”, il y a là tout au moins une forme d’expression sentimentale ; il doit d’ailleurs être bien entendu que cela est susceptible d’une transposition, dans laquelle un terme comme celui-là n’a plus en somme qu’une valeur symbolique ; et il est aussi légitime de prendre des symboles dans cet ordre que dans tout autre. Vous parlez de la “Charité cosmique”, et vous avez raison ; mais la religion, pour remplir son rôle propre, doit en envisager plus particulièrement les applications dans le domaine individuel et social ; il faut seulement qu’elle laisse ouverte la possibilité de passer de là à un ordre supérieur, mais qui n’est plus de son ressort en tant que religion proprement dite. – Pour la prière, un article de F. Schuon, qui doit paraître ce mois-ci dans le “Voile d’Isis”, répondra mieux à votre question que je ne pourrais le faire dans une lettre. – Les procédés du Hatha-Yoga n’ont rien à voir avec ces idées d’amour, de charité, etc. ; il existe dans l’Inde une autre voie préparatoire, celle du Bhakti-Yoga
, où il se trouve par contre quelque chose de ce genre, bien qu’envisagé à un autre point de vue, et uniquement à titre de moyens secondaires. Quant à l’humilité, il semble que ce soit quelque chose de très spécialement occidental ; elle ne peut d’ailleurs se comprendre que par opposition à l’orgueil, et je crois qu’au fond l’une ne va pas sans l’autre : se considérer comme le dernier des êtres, c’est encore vouloir se distinguer en quelque façon ; et il semble qu’il soit beaucoup plus difficile pour un Occidental d’admettre que l’état humain est tout simplement un état occupant un rang quelconque parmi une indéfinité d’autres.
La question concernant le Christ est la plus difficile à traiter sommairement ; il faudrait, en réalité, la rattacher à toute la doctrine des Avatâras
, et il y aurait tout un volume à écrire là-dessus ; il est d’ailleurs douteux que je me décide jamais à le faire, car, malgré ces développements, cela risquerait fort d’être mal compris… – Les représentants actuels du Christianisme sont malheureusement affectés eux-mêmes de l’esprit moderne, si bien que tout ce qui est proprement doctrinal a de moins en moins d’importance pour eux ; et c’est pourquoi ils en arrivent, en ce qui concerne le Christ, à ne s’attacher qu’à des questions d’“historicité”, oubliant que c’est le Christ en tant que principe qui est l’essentiel. Les événements historiques, comme tous les autres faits, ont une valeur de symboles, expression des vérités d’un autre ordre auxquelles ils correspondent, sans que cela leur enlève rien de leur réalité propre en tant que faits… Vous pouvez appliquer cela à la vie du Christ, et vous verrez alors que tout y est aussi réalité physique ou historique, précisément parce qu’il faut que certaines vérités d’ordre transcendant se traduisent de cette façon dans notre monde ; mais, bien entendu, il faut pour cela partir du principe, et on voit ainsi la parfaite inutilité de toutes ces discussions où les défenseurs modernes du Christianisme se croient obligés de se placer sur le même terrain que ses adversaires et de se servir des mêmes méthodes qu’eux, ce qui n’aurait aucune raison d’être s’ils savaient se tenir à un point de vue strictement doctrinal et traditionnel.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes meilleurs et distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 18 марта 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)