Le Caire, 14 octobre 1935
Cher Monsieur,
Vos deux lettres sont arrivées en même temps avant-hier ; merci pour la 2e partie de votre article, que j’ai revu et envoyé à Paris dès aujourd’hui, et aussi pour votre promesse d’un travail sur l’iconographie byzantine, qui certainement ne manquera pas d’intérêt non plus. – J’ai naturellement transmis les indications concernant les passages qui font double emploi ; par ailleurs, je ne pense pas que vous puissiez avoir à craindre aucune suppression, car on ne revient jamais sur ce que j’ai fait. Quant à faire paraître le tout dans 2 n os successifs, c’est une autre question ; je l’ai bien demandé, mais je ne sais pas du tout si ce sera possible, car il faut tenir compte de la limitation du nombre des pages, imposée par les conditions économiques actuelles, et qui cause souvent bien des difficultés pour la composition des n os
. J’espère que vous comprendrez très bien cette situation ; malheureusement, certains collaborateurs paraissent ne pas s’en rendre compte et se contrarient dès que leurs articles paraissent avec quelque retard ; je vous assure que, même en y apportant toute la bonne volonté possible, il n’est pas toujours facile de donner satisfaction à chacun ! Quoi qu’il en soit, d’après les dernières nouvelles que j’ai reçues, il ne faut pas compter que le commencement de votre étude puisse paraître dans le n° de novembre, qui est déjà tout à fait rempli ; et je crois même que 2 ou 3 articles qui attendent depuis quelques temps déjà devront être encore ajournés, de sorte que je ne sais pas exactement comment les choses se présenteront pour le n° de décembre. Je vous explique tout cela pour que vous voyiez bien que, si on est obligé de vous demander de patienter un peu, ce n’est certes pas que quelqu’un y mette de la mauvaise volonté, d’autant plus que je sais qu’on a trouvé très intéressante la 1re partie de votre étude. – Il y a, 2 pages avant la fin, une note qui renvoie à un article de moi sur Pythagore ; chose singulière, je n’ai pas réussi à retrouver de quoi il s’agit ; voudriez-vous me le préciser, de façon à ce que l’on puisse compléter la référence ? – Quant à vos conclusions, il me semble qu’elles sont présentées avec toute la prudence voulue, puisque vous avez bien soin de marquer ce quelles ont d’hypothétique ; je vais voir si, de mon côté, je pourrai écrire, comme vous le suggérez, quelque chose qui éclaircirait un peu plus la question…
Je vous remercie d’avoir communiqué à M. Avramescu ce qui pouvait l’intéresser dans mes lettres ; je ne crois pas qu’il ait intérêt à abandonner le Judaïsme, car si restreintes qu’y soient actuellement les possibilités d’initiation, elles existent tout de même encore, tandis que, dans le catholicisme, cela me paraît plus que douteux…
Je ne connaissais pas ce que vous me dites du rôle des trois “hiérarques” dans la tradition orthodoxe ; il semble bien que cela indique qu’ils représentent une “fonction” unique, et, sans doute, cela peut bien avoir quelque rapport, comme vous le dites, avec l’idée d’avatâras mineurs, surtout à cause de cette affirmation que, sans eux, le Christ aurait dû revenir sur la terre, ce qui paraît leur donner un caractère réellement “supra-humain”.
C’est bien au groupe de M. Schuon que je pensais en vous parlant de la possibilité d’obtenir une initiation islamique en Europe même ; l’essentiel, pour commencer, c’est le rattachement par lequel est transmise l’influence spirituelle ; le reste ne vient qu’ensuite… Du reste, je parlerai de la question, en ce qui vous concerne, à M. Schuon dès que j’en aurai l’occasion ; je ne peux pas le faire en ce moment, car il doit changer d’adresse et je ne sais pas encore où il faudra que je lui écrive maintenant ; mais vous pouvez être sûr que je n’oublierai pas. – Cette possibilité me paraît être présentement la seule, de ce côté, dans un cas comme le vôtre, car, de toute autre façon, il faudrait que vous commenciez par apprendre l’arabe suffisamment pour pouvoir communiquer avec des gens qui ne connaissent aucune autre langue. De plus, dans l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Tunisie), la chose serait à peu près impossible actuellement, les autorités françaises étant méfiantes et tracassières à l’extrême. Ici, ce n’est pas la même chose, mais il y aurait des difficultés d’un autre genre : du fait de la situation économique, on ne laisse entrer que les personnes qui peuvent montrer une certaine somme (je ne sais d’ailleurs pas combien), et, même dans ce cas, on ne donne le permis de séjour que pour un mois seulement ; dans ces conditions, et surtout pour quelqu’un qui ne sait pas déjà la langue, il est évident que ce voyage ne représenterait qu’une dépense inutile et qu’il n’y aurait aucun résultat sérieux à en attendre. Vous avez bien fait de me poser nettement cette question, puisqu’elle est de celles auxquelles il est possible de donner une réponse tout à fait précise.
Tout ce qui est dit du dixième avatâra, ou, ce qui est la même chose, de la seconde venue du Christ (dans l’Islam aussi bien que dans le Christianisme), le représente comme une manifestation surhumaine ; il est vrai qu’on peut se demander jusqu’à quel point cela est symbolique ; en tout cas, l’idée d’un avatâra occidental me paraîtrait tout ce qu’il y a de plus invraisemblable. Quant à l’Antéchrist, il est dit que ce doit être un homme (le Madhi aussi) ; ici, certains affirment qu’il est déjà né ; je ne sais pas ce qu’il faut penser de son origine juive, que certains précisent même en disant qu’il doit être d’une famille juive de Téhéran ; son nom talmudique, Armilûs, semble être une déformation d’Agrominiûs, c’est à dire Ahriman, ce qui nous reporte aussi à la Perse… Je ne sais pas ce qu’il faut penser de la date de 1940, et je crois qu’il ne faut pas chercher à trop préciser ; tous les calculs qu’on peut faire sur des données traditionnelles ou prophétiques conduisent plutôt vers la fin du XIXe siècle. Pour ma part, je ne fais aucune prédiction, mais je serais bien étonné que les prochaines années soient calmes ; le conflit toujours possible entre la France et l’Allemagne ne me paraît d’ailleurs représenter là-dedans qu’un simple point particulier, auquel il n’y a pas de raison d’attacher plus d’importance qu’au reste ; vu d’ici, tous les peuples européens se ressemblent beaucoup, et leurs différences sont bien secondaires…
La vision de ce paysan est vraiment une chose très curieuse ; avant de lire la fin, je pensais déjà aux 7 ascètes ; mais pourquoi les ailes ? Puisque vous avez dû aller sur place, j’attends que vous me donniez d’autres détails pour vous en reparler.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 14 октября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)