Le Caire, 12 mars 1932
Cher Monsieur,
Voilà quelque temps déjà que j’ai reçu votre aimable lettre ; excusez-moi si je n’ai pu y répondre plus tôt ; ma correspondance est toujours en retard !
Je suis heureux de ce que vous me dites de la netteté de mon exposé ; mais je sais bien qu’y a des points qui peuvent malgré tout paraître difficiles, sans doute parce que, quelque soin qu’on y apporte, l’expression sera toujours imparfaite, par la nature même des choses. Je sais aussi que certains de ces points avaient toujours arrêté F.-Ch. Barlet, car nous en avons parlé souvent, et, à la vérité, je m’étonnais quelque peu de le voir s’enfermer toujours dans les formes de pensée occidentales, et aussi attacher tant d’importance à des choses telles que les théories du P. Leray, qui, si ingénieuses qu’elles soient, ne sont en somme que des hypothèses et des vues individuelles, qu’on ne peut mettre en comparaison avec les doctrines traditionnelles. D’ailleurs, vous savez que celles-ci rejettent formellement l’atomisme.
Quoi qu’il en soit, permettez-moi de vous signaler que, pour ce que vous me dites dans votre lettre, vous oubliez un degré essentiel : il y a d’abord Para-Brahma, qui est “non-deux”, puis Apara-Brahma (le Non-Suprême), ou Îshwara, qui est “un”, et qui est l’Être ; et c’est celui-ci, et non pas Para-Brahma, qui se polarise en Purusha et Prakriti, première dualité dont procède toute la multiplicité de la manifestation. Maintenant, ce qui est le principe de toutes choses est aussi leur fin ; le retour au non-manifesté n’est pas plus difficilement concevable que le processus de la manifestation ; on pourrait dire qu’il est la même chose, mais en sens inverse, et c’est là ce que la doctrine hindoue symbolise par le double mouvement d’expiration et d’aspiration.
Pour ce qui est du “Corps du Christ”, ceci est d’un tout autre ordre, et nous restons là dans le domaine de la manifestation, et même de la manifestation formelle, quoique subtile. Il s’agit d’ailleurs, à vrai dire, de ce qu’on pourrait appeler un organisme cosmique, et non pas simplement “social” comme vous le dites ; cela va beaucoup plus loin, sans pourtant nous faire sortir des conditions cycliques. Pour savoir ce qu’il en est à ce sujet, vous pourrez vous reporter à ce que la tradition hindoue enseigne de Hiranyagarbha, car c’est de la même chose qu’il s’agit exactement, et vous verrez par là même à quel degré cela se situe en réalité (ce n’est pas celui de l’Être pur, ni à plus forte raison ce qui est au-delà de l’Être). J’ajouterai même que ce rapport avec Hiranyagarbha permet de comprendre, entre autres choses, pourquoi, dans certains passages des Écritures, le Christ est appelé “germe”, ce qui est ici l’équivalent du sanscrit “garbha”.
J’espère que ces quelques explications, si incomplètes qu’elles soient, vous apporteront tout au moins des précisions qui pourront vous être de quelque utilité. Naturellement, si après y avoir réfléchi vous voyez encore d’autres questions qui se posent, je me ferai un plaisir d’y répondre de mon mieux, quoique je ne puisse pas toujours le faire aussi rapidement que je le voudrais.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, pour vous-même et pour Monsieur Caudron, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 12 марта 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)