Le Caire, 27 avril 1936
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre contenant les extraits de Plotin, en même temps que les deux enveloppes que vous m’annonciez, Je vous remercie bien vivement pour le tout ; ces vues de cathédrales sont vraiment curieuses en effet...
J’ai été assez étonné de voir André Tardieu faire la critique des idées modernes ; il est vrai que cela est présenté de telle façon qu’on se demande si c’est bien là ce qu’il pense lui-même, ou s’il se contente d’exposer les vues d’autrui.
Je ne connais rien de Kierkegaard ; je me demande, comme toujours en pareil cas, si ce qui paraît se rapprocher de Plotin est bien entendu par lui dans le même sens ; en tout cas, ce rôle attribué à l’angoisse est quelque chose de bien spécifiquement moderne.
J’ai lu aussi la conférence de Bréhier, que je vous retournerai en même temps que les livres (ceux-ci ne me sont pas encore parvenus). Il y a là-dedans bien des marques d’incompréhension sur beaucoup de points ; de plus cette obstination à parler de « mystique » est plutôt singulière ; il est vrai que cela est à la mode aujourd’hui... D’autre part, je doute que Plotin ait pu attribuer réellement une telle importance aux stoïciens ; toutes les allusions à ceux-ci que Bréhier veut voir chez lui y existent-elles vraiment ?
L’abbé Alta, de son vrai nom l’abbé Mélinge, que j’ai connu autrefois, est mort il n’y a pas très longtemps, âgé de près de 90 ans. Je n’oserais pas recommander sa traduction des « Ennéades », car elle est vraiment bien « tendancieuse », quoique dans un sens tout autre que celui des universitaires ; il prétend d’ailleurs s’être servi d’un texte mystérieux qui me paraît quelque chose de bien suspect...
Pour le passage de Gobineau que vous citez, j’avoue que je ne sais pas du tout ce que peuvent être ces « écoles mésopotamiques » auxquelles il fait allusion, ni ce qu’il veut entendre par « doctrine sémitique ». Je vois plutôt des rapprochements avec l’Inde, comme vous le notez d’ailleurs très justement, et même parfois avec la Chine : le passage sur le Principe (XXX, 8, 9) semble presque traduit de Tchoang-Tseu !
Quant à la « réalisation » de Plotin, il est évident en tout cas qu’elle est toujours restée incomplète ; mais, s’il ne mentionne pas l’initiation, n’est-ce pas parce que c’est là quelque chose dont on ne devait pas parler publiquement ?
Bhagavan Das était un théosophiste, bien connu comme tel, et qui collabora même à des traductions avec Mme Besant.
Je vous reparlerai de Valéry, quand je l’aurai lu ; je ne comprends pas très bien quelle est la difficulté à laquelle vous faites allusions à propos de l’état grossier et des possibilités d’universalisation...
Pour le « vijnânamaya-Kosha » il est bien entendu que la considération des 5 tanmâtras ne doit pas être regardée comme restreignant les facultés qui en procèdent dans l’ordre subtil à celles qui ont une correspondance dans l’état grossier.
Quant aux « Influences errantes », ce que vous dites est juste en somme ; mais je ne vois pas qu’il y ait là plus de difficulté qu’il n’y en a en ce qui concerne les organismes qui se décomposent dans l’état grossier.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 27 апреля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)