Le Caire, 25 avril 1948
[…] Pour en venir à la question de la « Grande Triade », il faut que je vous dise tout d’abord que depuis les propos qui nous ont si fort inquiétés et que Q… a dû vous rapporter comme Clavelle l’en avait chargé, Maridort a eu avec Cerf plusieurs conversations qui donnent tout de même une impression un peu plus rassurante, en ce sens que les dits propos ne correspondraient pas réellement à sa façon de penser. Il les explique par le fait que, étant donné le milieu auquel il a affaire à la G∴ L∴, il est obligé à beaucoup de ménagements et de diplomatie, ce qui l’amène même à dire parfois des choses qui se contredisent plus ou moins ; je ne sais d’ailleurs pas si cette « diplomatie » est vraiment aussi habile qu’il en est persuadé lui-même… En tout cas, il est manifestement très impulsif et changeant, ce qui rend très difficile de savoir exactement à quoi s’en tenir sur son compte ; en même temps, il est aussi trop sûr de lui à certains égards, et il attribue probablement une importance exagérée à ses diverses connaissances d’ordre extérieur (en ce qui concerne le thomisme par exemple). De plus, il est très possible que, suivant votre remarque, sa fonction lui ait quelque peu tournée la tête, bien que ce soit assurément plus étonnant et plus inattendu chez quelqu’un de son âge (il a 65 ans) que s’il s’était agi d’un homme plus jeune. Une chose encore qui est assez bizarre, c’est qu’il assure toujours qu’il se propose de m’écrire et qu’il ne le fait jamais ; personne ne réussit à s’expliquer quelles peuvent en être les raisons, et on a même été jusqu’à supposer qu’il craignait peut-être des indiscrétions de la poste… À titre documentaire je vous transcris un extrait d’une lettre du Fr∴ Corneloup, directeur du « Symbolisme », à un de ses collaborateurs qui me l’a communiquée : « Je suis allé visiter la “Grande Triade” ; j’ai été très favorablement impressionné. Je ne connaissais pas Ivan Cerf ; d’après ce que j’en avais entendu dire, je craignais de trouver chez lui beaucoup de cabotinisme. Je ne dirais pas qu’il en est totalement dépourvu mais ce qu’il en peut exister chez lui est parfaitement supportable et est presque naturel chez un artiste qui ne manque pas de valeur. Je dirai même que cela le sert en la circonstance : comme il a un physique approprié, il évoque fort bien un grand hiérophante. Il préside donc parfaitement, avec dignité et l’autorité qu’il faut. » Cela pourra vous donner une idée de l’impression que produit Cerf sur un Maçon « moyen » ; j’ajoute que le Fr∴ Corneloup a été surtout très frappé, et beaucoup plus que je ne m’y serais attendu de sa part, par le travail de Clavelle, à qui il a d’ailleurs écrit depuis lors. Maintenant, pour ce qui est de la constitution d’un cercle intérieur, à laquelle il faudra certainement en venir le plus tôt possible, voici ce qu’il en est présentement : la plupart des fondateurs de la « Grande Triade » semblent malheureusement, pour des raisons diverses, insuffisamment qualifiés pour en faire partie ; les uns sont trop superficiels et ne paraissent guère pouvoir se modifier (c’est notamment le cas du G∴ M∴ Dumesnil de Gramont) ; les autres, qui ont certainement de meilleurs possibilités de compréhension, ont d’autres défauts plus ou moins gênants En somme, en réservant le cas de Cerf jusqu’à nouvel ordre, il ne reste parmi eux que Mordvinoff qui est très bien à tous les points de vue et que je connais d’ailleurs depuis très longtemps ; il n’a pas à la G∴ L∴ l’autorité qui était nécessaire pour la fondation de la « Grande Triade » mais naturellement cela n’a aucune importance pour l’organisation du cercle intérieur. Seulement, il va de soi que lui seul ne suffit pas, ce qui oblige à attendre quelque peu, jusqu’à ce que plusieurs des « nouveaux » soient parvenus au grade de Maître ; cela ne tardera d’ailleurs sans doute pas trop, puisque Clavelle, Maridort et Maugy sont dès maintenant dispensés des délais normaux, de sorte qu’ils le recevront probablement en juillet prochain. Il y a plusieurs façons possibles de constituer ce cercle intérieur, mais, comme je l’ai écrit dernièrement à Clavelle, celle qui me paraît préférable, tout au moins pour commencer, serait de lui donner la forme d’une « Loge d’instruction » qui, bien entendu, serait indépendante de toute Obédience ; on reviendrait donc ainsi, en un certain sens, à l’ancienne idée d’une Loge indépendante, mais comme elle ne ferait pas d’initiations et comme tous ses membres seraient des Maçons déjà reconnus comme réguliers et resteraient en même temps membres actifs de la « Grande Triade », cela n’aurait plus aucun des inconvénients que cette solution aurait présentés sans l’existence préalable de cette dernière. En somme, ma conclusion est qu’il n’y a pas lieu de désespérer ni de se désintéresser de la chose, mais seulement d’attendre qu’on puisse compléter le nombre requis pour que cette organisation soit « juste et parfaite ». […]
Каир, 25 апреля 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)