Le Caire, 5 juin 1931
Monsieur,
Je m’excuse d’avoir tant tardé à répondre à votre lettre, que j’ai lue avec beaucoup d’intérêt, et à vous remercier des appréciations qu’elle contient, appréciations vraiment trop élogieuses à mon égard, car je n’ai en somme d’autre mérite que d’avoir exprimé de mon mieux quelques idées traditionnelles. Mais, toute question individuelle à part (et, comme je l’ai dit souvent, cela ne doit pas compter dans cet ordre de choses), j’ai été fort heureux de voir que vous aviez bien compris l’esprit de mes travaux, et j’aurais voulu vous le dire plus tôt si je n’étais toujours très occupé, ce qui m’oblige trop souvent à négliger quelque peu ma correspondance
Toutes vos réflexions sont parfaitement justes, et, à vrai dire, je ne vois guère autrement que vous la fin du désordre actuel : je ne crois pas qu’il y ait grand espoir d’éviter une catastrophe, et les choses semblent même aller de plus en plus vite… Mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire, bien au contraire ; et cela aussi, il semble que vous l’ayez bien compris. Seulement, pour la constitution d’une élite occidentale, il est bien certain que ne peuvent en faire partie que ceux qui sont d’esprit occidental, ce qui n’est pas le cas pour ceux qui peuvent, comme vous le dites, être absorbés par l’Orient, car c’est là en effet une possibilité incontestable, et il n’y a pas que la question de naissance à considérer, surtout à une époque où rien ni personne n’est à sa vraie place.
Pour ce qui est de l’adhésion à une tradition orientale, il est certain que non seulement l’Islam est la forme la moins éloignée de l’Occident, mais que c’est aussi la seule pour laquelle la question d’origine n’a à se poser en aucune façon et ne peut jamais constituer un obstacle.
Quant au Christianisme oriental, je ne crois pas qu’il y subsiste grand-chose en fait de compréhension profonde. Les Syriens ne valent guère mieux que les Grecs, et le Coptes eux-mêmes sont généralement fort ignorants. Il y a bien encore quelques vieux moines coptes qui font exception, mais ils sont retirés en une région presque inaccessible, et ils n’admettent plus de nouveaux venus parmi eux ; c’est donc une tradition qui s’éteint et qui a perdu toute vitalité. Quant à l’Abyssinie, on dit bien qu’il y aurait là certaines choses intéressantes, mais je n’ai pas eu l’occasion de le vérifier par moi-même.
Vous dites que le français n’est pas votre langue maternelle et que même vous n’en avez acquis la connaissance que depuis peu ; en ce cas, permettez-moi de vous féliciter de la façon dont vous l’écrivez. Serait-il indiscret de vous demander quelle est votre origine ? Cela n’a d’ailleurs qu’une importance bien relative, car les questions de nationalité n’ont évidemment rien à voir avec les choses qui nous intéressent ; les possibilités de compréhension seules comptent en réalité.
Recevez, je vous prie, Monsieur, l’expression de mes sentiments très distingués.
René Guénon
Каир, 5 июня 1931 г.
(перевод на русский язык отсутствует)