Saint Bernard
Parmi les grandes figures du moyen âge, il en est peu dont l’étude soit plus propre que celle de saint Bernard à dissiper certains préjugés chers à l’esprit moderne. Qu’y a-t-il, en effet, de plus déconcertant pour celui-ci que de voir un pur contemplatif, qui a toujours voulu être et demeurer tel, appelé à jouer un rôle prépondérant dans la conduite des affaires de l’Église et de l’État, et réussissant souvent là où avait échoué toute la prudence des politiques et des diplomates de profession ? Quoi de plus surprenant et même de plus paradoxal, suivant la façon ordinaire de juger les choses, qu’un mystique qui n’éprouve que du dédain pour ce qu’il appelle « les arguties de Platon et les finesses d’Aristote », et qui triomphe cependant sans peine des plus subtils dialecticiens de son temps ? Toute la vie de saint Bernard pourrait sembler destinée à montrer, par un exemple éclatant, qu’il existe, pour résoudre les problèmes de l’ordre intellectuel et même de l’ordre pratique, des moyens tout autres que ceux qu’on s’est habitué depuis trop longtemps à considérer comme seuls efficaces, sans doute parce qu’ils sont seuls à la portée d’une sagesse purement humaine, qui n’est pas même l’ombre de la vraie sagesse. Cette vie apparaît ainsi en quelque sorte comme une réfutation anticipée de ces erreurs, opposées en apparence, mais en réalité solidaires, que sont le rationalisme et le pragmatisme ; et, en même temps, elle confond et renverse, pour qui l’examine impartialement, toutes les idées préconçues des historiens « scientistes » qui estiment avec Renan que « la négation du surnaturel forme l’essence même de la critique », ce que nous admettons d’ailleurs bien volontiers, mais parce que nous voyons dans cette incompatibilité tout le contraire de ce qu’ils y voient, la condamnation de la « critique » elle-même, et non point celle du surnaturel. En vérité, quelles leçons pourraient, à notre époque, être plus profitables que celles-là ?
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Bernard naquit en 1090 à Fontaines-lès-Dijon ; ses parents apparten ient à la haute noblesse de la Bourgogne, et, si nous notons ce fait, c’est qu’il nous paraît que quelques traits de sa vie et de sa doctrine, dont nous aurons à parler dans la suite, peuvent jusqu’à un certain point être rattachés à cette origine. Nous ne voulons pas seulement dire qu’il est possible d’expliquer par là l’ardeur parfois belliqueuse de son zèle ou la violence qu’il apporta à maintes reprises dans les polémiques où il fut entraîné, et qui était d’ailleurs toute de surface, car la bonté et la douceur faisaient incontestablement le fond de son caractère. Ce à quoi nous entendons surtout faire allusion, ce sont ses rapports avec les institutions et l’idéal chevaleresques, auxquels, du reste, il faut toujours accorder une grande importance si l’on veut comprendre les événements et l’esprit même du moyen âge.
C’est vers sa vingtième année que Bernard conçut le projet de se retirer du monde ; et il réussit en peu de temps à faire partager ses vues à tous ses frères, à quelques-uns de ses proches et à un certain nombre de ses amis. Dans ce premier apostolat, sa force de persuasion était telle, en dépit de sa jeunesse, que bientôt « il devint, dit son biographe, la terreur des mères et des épouses ; les amis redoutaient de le voir aborder leurs amis ». Il y a déjà là quelque chose d’extraordinaire, et il serait assurément insuffisant d’invoquer la puissance du « génie », au sens profane de ce mot, pour expliquer une semblable influence. Ne vaut-il pas mieux y reconnaître l’action de la grâce divine qui, pénétrant en quelque sorte toute la personne de l’apôtre et rayonnant au-dehors par sa surabondance, se communiquait à travers lui comme par un canal, suivant la comparaison que lui-même emploiera plus tard en l’appliquant à la Sainte Vierge, et que l’on peut aussi, en en restreignant plus ou moins la portée, appliquer à tous les saints ?
C’est donc accompagné d’une trentaine de jeunes gens que Bernard, en 1112, entra au monastère de Cîteaux, qu’il avait choisi en raison de la rigueur avec laquelle y était observée la règle, rigueur contrastant avec le relâchement qui s’était introduit dans toutes les autres branches de l’Ordre bénédictin. Trois ans plus tard, ses supérieurs n’hésitaient pas à lui confier, malgré son inexpérience et sa santé chancelante, la conduite de douze religieux qui allaient fonder une nouvelle abbaye, celle de Clairvaux, qu’il devait gouverner jusqu’à sa mort, repoussant toujours les honneurs, et les dignités qui s’offriraient si souvent à lui au cours de sa carrière. Le renom de Clairvaux ne tarda pas à s’étendre au loin, et le développement que cette abbaye acquit bientôt fut vraiment prodigieux : quand mourut son fondateur, elle abritait, dit-on, environ sept cents moines, et elle avait donné naissance à plus de soixante nouveaux monastères.
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Le soin que Bernard apporta à l’administration de Clairvaux, réglant lui-même jusqu’aux plus minutieux détails de la vie courante, la part qu’il prit à la direction de l’Ordre cistercien, comme chef d’une de ses premières abbayes, l’habileté et le succès de ses interventions pour aplanir les difficultés qui surgissaient fréquemment avec des Ordres rivaux, tout cela eût déjà suffi à prouver que ce qu’on appelle le sens pratique peut fort bien s’allier parfois à la plus haute spiritualité. Il y avait là plus qu’il n’en eût fallu pour absorber toute l’activité d’un homme ordinaire ; et pourtant Bernard allait bientôt voir s’ouvrir devant lui un tout autre champ d’action, bien malgré lui d’ailleurs, car il ne redouta jamais rien tant que d’être obligé de sortir de son cloître pour se mêler aux affaires du monde extérieur, dont il avait cru pouvoir s’isoler à tout jamais pour se livrer entièrement à l’ascèse et à la contemplation, sans que rien vînt le distraire de ce qui était à ses yeux, selon la parole évangélique, « la seule chose nécessaire ». En cela, il s’était grandement trompé ; mais toutes les « distractions », au sens étymologique, auxquelles il ne put se soustraire et dont il lui arriva de se plaindre avec quelque amertume, ne l’empêchèrent point d’atteindre aux sommets de la vie mystique. Cela est fort remarquable ; ce qui ne l’est pas moins, c’est que, malgré toute son humilité et tous les efforts qu’il fit pour demeurer dans l’ombre, on fit appel à sa collaboration dans toutes les affaires importantes, et que, bien qu’il ne fût rien au regard du monde, tous, y compris les plus hauts dignitaires civils et ecclésiastiques, s’inclinèrent toujours spontanément devant son autorité toute spirituelle, et nous ne savons si cela est plus à la louange du saint ou à celle de l’époque où il vécut. Quel contraste entre notre temps et celui où un simple moine pouvait, par le seul rayonnement de ses vertus éminentes, devenir en quelque sorte le centre de l’Europe et de la Chrétienté, l’arbitre incontesté de tous les conflits où l’intérêt public était en jeu, tant dans l’ordre politique que dans l’ordre religieux, le juge des maîtres les plus réputés de la philosophie et de la théologie, le restaurateur de l’unité de l’Église, le médiateur entre la Papauté et l’Empire, et voir enfin des armées de plusieurs centaines de mille hommes se lever à sa prédication !
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Bernard avait commencé de bonne heure à dénoncer le luxe dans lequel vivaient alors la plupart des membres du clergé séculier et même les moines de certaines abbayes ; ses remontrances avaient provoqué des conversions retentissantes, parmi lesquelles celle de Suger, l’illustre abbé de Saint-Denis, qui, sans porter encore le titre de premier ministre du roi de France, en remplissait déjà les fonctions. C’est cette conversion qui fit connaître à la cour le nom de l’abbé de Clairvaux, qu’on y considéra, semble-t-il, avec un respect mêlé de crainte, parce qu’on voyait en lui l’adversaire irréductible de tous les abus et de toutes les injustices ; et bientôt, en effet, on le vit intervenir dans les conflits qui avaient éclaté entre Louis le Gros et divers évêques, et protester hautement contre les empiétements du pouvoir civil sur les droits de l’Église. A vrai dire, il ne s’agissait encore là que d’affaires purement locales, intéressant seulement tel monastère ou tel diocèse ; mais, en 1130, il survint des événements d’une tout autre gravité, qui mirent en péril l’Église tout entière, divisée par le schisme de l’antipape Anaclet II, et c’est à cette occasion que le renom de Bernard devait se répandre dans toute la Chrétienté.
Nous n’avons pas à retracer ici l’histoire du schisme dans tous ses détails : les cardinaux, partagés en deux factions rivales, avaient élu successivement Innocent II et Anaclet II ; le premier, contraint de s’enfuir de Rome, ne désespéra pas de son droit et en appela à l’Église universelle. C’est la France qui répondit la première ; au concile convoqué par le roi à Étampes, Bernard parut, dit son biographe, « comme un véritable envoyé de Dieu » au milieu des évêques et des seigneurs réunis ; tous suivirent son avis sur la question soumise à leur examen et reconnurent la validité de l’élection d’Innocent II. Celui-ci se trouvait alors sur le sol français, et c’est à l’abbaye de Cluny que Suger vint lui annoncer la décision du concile ; il parcourut les principaux diocèses et fut partout accueilli avec enthousiasme ; ce mouvement allait entraîner l’adhésion de presque toute la Chrétienté. L’abbé de Clairvaux se rendit auprès du roi d’Angleterre et triompha promptement de ses hésitations ; peut-être eut-il aussi une part, au moins indirecte, dans la reconnaissance d’Innocent II par le roi Lothaire et le clergé allemand. Il alla ensuite en Aquitaine pour combattre l’influence de l’évêque Gérard d’Angoulême, partisan d’Anaclet II ; mais c’est seulement au cours d’un second voyage dans cette région, en 1135, qu’il devait réussir à y détruire le schisme en opérant la conversion du comte de Poitiers. Dans l’intervalle, il avait dû se rendre en Italie, appelé par Innocent II qui y était retourné avec l’appui de Lothaire, mais qui était arrêté par des difficultés imprévues, dues à l’hostilité de Pise et de Gênes ; il fallait trouver un accommodement entre les deux cités rivales et le leur faire accepter ; c’est Bernard qui fut chargé de cette mission difficile, et il s’en acquitta avec le plus merveilleux succès. Innocent put enfin rentrer dans Rome, mais Anaclet demeura retranché dans Saint-Pierre dont il fut impossible de s’emparer ; Lothaire, couronné empereur à Saint-Jean de Latran, se retira bientôt avec son armée ; après son départ, l’antipape reprit l’offensive, et le pontife légitime dut s’enfuir de nouveau et se réfugier à Pise. L’abbé de Clairvaux, qui était rentré dans son cloître, apprit ces nouvelles avec consternation ; peu après lui parvint le bruit de l’activité déployée par Roger, roi de Sicile, pour gagner toute l’Italie à la cause d’Anaclet, en même temps que pour y assurer sa propre suprématie. Bernard écrivit aussitôt aux habitants de Pise et de Gênes pour les encourager à demeurer fidèles à Innocent ; mais cette fidélité ne constituait qu’un bien faible appui, et, pour reconquérir Rome, c’était de l’Allemagne seule qu’on pouvait espérer un secours efficace. Malheureusement, l’Empire était toujours en proie à la division, et Lothaire ne pouvait retourner en Italie avant d’avoir assuré la paix dans son propre pays. Bernard partit pour l’Allemagne et travailla à la réconciliation des Hohenstaufen avec l’empereur ; là encore, ses efforts furent couronnés de succès ; il en vit consacrer l’heureuse issue à la diète de Bamberg, qu’il quitta ensuite pour se rendre au concile qu’Innocent II avait convoqué à Pise. A cette occasion, il eut à adresser des remontrances à Louis le Gros, qui s’était opposé au départ des évêques de son royaume ; la défense fut levée, et les principaux membres du clergé français purent répondre à l’appel du chef de l’Église. Bernard fut l’âme du concile ; dans l’intervalle des séances, raconte un historien du temps, sa porte était assiégée par ceux qui avaient quelque affaire grave à traiter, comme si cet humble moine eût eu le pouvoir de trancher à son gré toutes les questions ecclésiastiques. Délégué ensuite à Milan pour ramener cette ville à Innocent II et à Lothaire, il s’y vit acclamer par le clergé et les fidèles qui, dans une manifestation spontanée d’enthousiasme, voulurent faire de lui leur archevêque, et il eut la plus grande peine à se soustraire à cet honneur. Il n’aspirait qu’à retourner à son monastère ; il y rentra en effet, mais ce ne fut pas pour longtemps.
Dès le début de l’année 1136, Bernard dut abandonner encore une fois sa solitude pour venir, conformément au désir du pape, rejoindre en Italie l’armée allemande, commandée par le duc Henri de Bavière, gendre de l’empereur. La mésintelligence avait éclaté entre celui-ci et Innocent II ; Henri, peu soucieux des droits de l’Église, affectait en toutes circonstances de ne s’occuper que des intérêts de l’État. Aussi l’abbé de Clairvaux eut-il fort à faire pour rétablir la concorde entre les deux pouvoirs et concilier leurs prétentions rivales, notamment dans certaines questions d’investitures, où il paraît avoir joué constamment un rôle de modérateur. Cependant, Lothaire, qui avait pris lui-même le commandement de l’armée, soumit toute l’Italie méridionale ; mais il eut le tort de repousser les propositions de paix du roi de Sicile, qui ne tarda pas à prendre sa revanche, mettant tout à feu et à sang. Bernard n’hésita pas alors à se présenter au camp de Roger, qui accueillit fort mal ses paroles de paix, et à qui il prédit une défaite qui se produisit en effet ; puis, s’attachant à ses pas, il le rejoignit à Salerne et s’efforça de le détourner du schisme dans lequel l’ambition l’avait jeté. Roger consentit à entendre contradictoirement les partisans d’Innocent et d’Anaclet, mais, tout en paraissant conduire l’enquête avec impartialité, il ne chercha qu’à gagner du temps et refusa de prendre une décision ; du moins ce débat eut-il pour heureux résultat d’amener la conversion d’un des principaux auteurs du schisme, le cardinal Pierre de Pise, que Bernard ramena avec lui auprès d’Innocent II. Cette conversion portait un coup terrible à la cause de l’antipape ; Bernard sut en profiter, et à Rome même, par sa parole ardente et convaincue, il parvint en quelques jours à détacher du parti d’Anaclet la plupart des dissidents. Cela se passait en 1137 ; vers l’époque des fêtes de Noël ; un mois plus tard, Anaclet mourait subitement. Quelques-uns des cardinaux les plus engagés dans le schisme élurent un nouvel antipape sous le nom de Victor IV ; mais leur résistance ne pouvait durer longtemps, et, le jour de l’octave de la Pentecôte, tous firent leur soumission ; dès la semaine suivante, l’abbé de Clairvaux reprenait le chemin de son monastère.
Ce résumé très rapide suffit pour donner une idée de ce qu’on pourrait appeler l’activité politique de saint Bernard, qui d’ailleurs ne s’arrêta pas là : de 1140 à 1144, il eut à protester contre l’immixtion abusive du roi Louis le Jeune dans des élections épiscopales, puis à intervenir dans un grave conflit entre ce même roi et le comte Thibaut de Champagne ; mais il serait fastidieux de s’étendre sur ces divers événements. En somme, on peut dire que la conduite de Bernard fut toujours déterminée par les mêmes intentions : défendre le droit, combattre l’injustice, et, peut-être par-dessus tout, maintenir l’unité dans le monde chrétien. C’est cette préoccupation constante de l’unité qui l’anime dans sa lutte contre le schisme ; c’est elle encore qui lui fait entreprendre, en 1145, un voyage dans le Languedoc pour ramener à l’Église les hérétiques néo-manichéens qui commençaient à se répandre dans cette contrée. Il semble qu’il ait eu sans cesse présente à la pensée cette parole de l’Évangile : « Qu’ils soient tous un, comme mon Père et moi nous sommes un ».
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Cependant, l’abbé de Clairvaux n’avait pas seulement à lutter dans le domaine politique, mais aussi dans le domaine intellectuel, où ses triomphes ne furent pas moins éclatants, puisqu’ils furent marqués par la condamnation de deux adversaires éminents, Abélard et Gilbert de la Porrée. Le premier s’était acquis, par son enseignement et par ses écrits, la réputation d’un dialecticien des plus habiles ; il abusait même de la dialectique, car, au lieu de n’y voir que ce qu’elle est réellement, un simple moyen pour parvenir à la connaissance de la vérité, il la regardait presque comme une fin en elle-même, ce qui aboutissait naturellement à une sorte de verbalisme. Il semble aussi qu’il y ait eu chez lui, soit dans la méthode, soit pour le fond même des idées, une recherche de l’originalité qui le rapproche quelque peu des philosophes modernes ; et, à une époque où l’individualisme était chose à peu près inconnue, ce défaut ne pouvait risquer de passer pour une qualité comme il arrive de nos jours. Aussi certains s’inquiétèrent-ils bientôt de ces nouveautés, qui ne tendaient à rien moins qu’à établir une véritable confusion entre le domaine de la raison et celui de la foi ; ce n’est pas qu’Abélard fût à proprement parler un rationaliste comme on l’a parfois prétendu, car il n’y eut pas de rationalistes avant Descartes ; mais il ne sut pas faire la distinction entre ce qui relève de la raison et ce qui lui est supérieur, entre la philosophie profane et la sagesse sacrée, entre le savoir purement humain et la connaissance transcendante, et là est la racine de toutes ses erreurs. N’alla-t-il pas jusqu’à soutenir que les philosophes et les dialecticiens jouissent d’une inspiration habituelle qui serait comparable à l’inspiration surnaturelle des prophètes ? On comprend sans peine que saint Bernard, lorsqu’on appela son attention sur de semblables théories, se soit élevé contre elles avec force et même avec un certain emportement, et aussi qu’il ait reproché amèrement à leur auteur d’avoir enseigné que la foi n’était qu’une simple opinion. La controverse entre ces deux hommes si différents, commencée dans des entretiens particuliers, eut bientôt un immense retentissement dans les écoles et les monastères ; Abélard, confiant dans son habileté à manier le raisonnement, demanda à l’archevêque de Sens de réunir un concile devant lequel il se justifierait publiquement, car il pensait bien conduire la discussion de telle sorte qu’elle tournerait aisément à la confusion de son adversaire. Les choses se passèrent tout autrement : l’abbé de Clairvaux, en effet, ne concevait le concile que comme un tribunal devant lequel le théologien suspect comparaîtrait en accusé ; dans une séance préparatoire, il produisit les ouvrages d’Abélard et en tira les propositions les plus téméraires, dont il prouva l’hétérodoxie ; le lendemain, l’auteur ayant été introduit, il le somma, après avoir énoncé ces propositions, de les rétracter ou de les justifier. Abélard, pressentant dès lors une condamnation, n’attendit pas le jugement du concile et déclara aussitôt qu’il en appelait à la cour de Rome ; le procès n’en suivit pas moins son cours, et, dès que la condamnation fut prononcée, Bernard écrivit à Innocent II et aux cardinaux des lettres d’une éloquence pressante, si bien que, six semaines plus tard, la sentence était confirmée à Rome. Abélard n’avait plus qu’à se soumettre ; il se réfugia à Cluny, auprès de Pierre le Vénérable, qui lui ménagea une entrevue avec l’abbé de Clairvaux et parvint à les réconcilier.
Le concile de Sens eut lieu en 1140 ; en 1147, Bernard obtint de même, au concile de Reims, la condamnation des erreurs de Gilbert de la Porrée, l’évêque de Poitiers, concernant le mystère de la Trinité ; ces erreurs provenaient de ce que leur auteur appliquait à Dieu la distinction réelle de l’essence et de l’existence, qui n’est applicable qu’aux êtres créés. Gilbert se rétracta d’ailleurs sans difficulté ; aussi fut-il simplement défendu de lire ou de transcrire son ouvrage avant qu’il n’eût été corrigé ; son autorité, à part les points particuliers qui étaient en cause, n’en fut pas atteinte, et sa doctrine demeura en grand crédit dans les écoles pendant tout le moyen âge.
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Deux ans avant cette dernière affaire, l’abbé de Clairvaux avait eu la joie de voir monter sur le trône pontifical un de ses anciens moines, Bernard de Pise, qui prit le nom d’Eugène III, et qui continua toujours à entretenir avec lui les plus affectueuses relations ; c’est ce nouveau pape qui, presque dès le début de son règne, le chargea de prêcher la seconde croisade. Jusque-là, la Terre Sainte n’avait tenu, en apparence tout au moins, qu’une assez faible place dans les préoccupations de saint Bernard ; ce serait pourtant une erreur de croire qu’il fût demeuré entièrement étranger à ce qui s’y passait, et la preuve en est dans un fait sur lequel, d’ordinaire, on insiste beaucoup moins qu’il ne conviendrait. Nous voulons parler de la part qu’il avait prise à la constitution de l’Ordre du Temple, le premier des Ordres militaires par la date et par l’importance, celui qui allait servir de modèle à tous les autres. C’est en 1128, dix ans environ après sa fondation, que cet Ordre reçut sa règle au concile de Troyes, et c’est Bernard qui, en qualité de secrétaire du concile, fut chargé de la rédiger, ou tout au moins d’en tracer les premiers linéaments, car il semble que ce n’est qu’un peu plus tard qu’il fut appelé à la compléter, et qu’il n’en acheva la rédaction définitive qu’en 1131. Il commenta ensuite cette règle dans le traité De laude novæ militice, où il exposa en termes d’une magnifique éloquence la mission et l’idéal de 1a chevalerie chrétienne, de ce qu’il appelait la « milice de Dieu ». Ces rapports de l’abbé de Clairvaux avec l’Ordre du Temple, que les historiens modernes ne regardent que comme un épisode assez secondaire de sa vie, avaient assurément une tout autre importance aux yeux des hommes du moyen âge ; et nous avons montré ailleurs qu’ils constituent sans doute la raison pour laquelle Dante devait choisir saint Bernard pour son guide dans les ultimes cercles du Paradis.
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Dès 1145, Louis VII avait formé le projet d’aller au secours des principautés latines d’Orient, menacées par l’émir d’Alep ; mais l’opposition de ses conseillers l’avait contraint à en ajourner la réalisation, et la décision définitive avait été remise à une assemblée plénière qui devait se tenir à Vézelay pendant les fêtes de Pâques de l’année suivante. Eugène III, retenu en Italie par une révolution suscitée à Rome par Arnaud de Brescia, chargea l’abbé de Clairvaux de le remplacer à cette assemblée ; Bernard, après avoir donné lecture de la bulle qui conviait la France à la croisade, prononça un discours qui fut, à en juger par l’effet qu’il produisit, la plus grande action oratoire de sa vie ; tous les assistants se précipitèrent pour recevoir la croix de ses mains. Encouragé par ce succès, Bernard parcourut les villes et les provinces, prêchant partout la croisade avec un zèle infatigable ; là où il ne pouvait se rendre en personne, il adressait des lettres non moins éloquentes que ses discours. Il passa ensuite en Allemagne, où sa prédication eut les mêmes résultats qu’en France ; l’empereur Conrad, après avoir résisté quelque temps, dut céder à son influence et s’enrôler dans la croisade. Vers le milieu de l’année 1147, les années française et allemande se mettaient en marche pour cette grande expédition, qui, en dépit de leur formidable apparence, allait aboutir à un désastre. Les causes de cet échec furent multiples ; les principales semblent être la trahison des Grecs et le défaut d’entente entre les divers chefs de la croisade ; mais certains cherchèrent, fort injustement, à en rejeter la responsabilité sur l’abbé de Clairvaux. Celui-ci dut écrire une véritable apologie de sa conduite, qui était en même temps une justification de l’action de la Providence, montrant que les malheurs survenus n’étaient imputables qu’aux fautes des chrétiens, et qu’ainsi « les promesses de Dieu restaient intactes, car elles ne prescrivent pas contre les droits de sa justice » ; cette apologie est contenue dans le livre De Consideratione, adressé à Eugène III, livre qui est comme le testament de saint Bernard et qui contient notamment ses vues sur les devoirs de la papauté. D’ailleurs, tous ne se laissaient pas aller au découragement, et Suger conçut bientôt le projet d’une nouvelle croisade, dont l’abbé de Clairvaux lui-même devait être le chef ; mais la mort du grand ministre de Louis VII en arrêta l’exécution. Saint Bernard mourut lui-même peu après, en 1153, et ses dernières lettres témoignent qu’il se préoccupa jusqu’au bout de la délivrance de la Terre Sainte.
Si le but immédiat de la croisade n’avait pas été atteint, doit-on dire pour cela qu’une telle expédition était entièrement inutile et que les efforts de saint Bernard avaient été dépensés en pure perte ? Nous ne le croyons pas, malgré ce que pourraient en penser les historiens qui s’en tiennent aux apparences extérieures, car il y avait à ces grands mouvements du moyen âge, d’un caractère politique et religieux, tout à la fois, des raisons plus profondes, dont l’une, la seule que nous voulions noter ici, était de maintenir dans la Chrétienté une vive conscience de son unité. La Chrétienté était identique à la civilisation occidentale, fondée alors sur des bases essentiellement traditionnelles, comme l’est toute civilisation normale, et qui allait atteindre son apogée au XIIIe siècle ; la perte de ce caractère traditionnel devait nécessairement suivre la rupture de l’unité même de la Chrétienté. Cette rupture, qui fut accomplie dans le domaine religieux par la Réforme, le fut dans le domaine politique par l’instauration des nationalités, précédée de la destruction du régime féodal ; et l’on peut dire, à ce dernier point de vue, que celui qui porta les premiers coups à l’édifice grandiose de la Chrétienté médiévale fut Philippe le Bel, celui-là même qui, par une coïncidence qui n’a assurément rien de fortuit, détruisit l’Ordre du Temple, s’attaquant par là directement à l’œuvre même de saint Bernard.
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Au cours de tous ses voyages, saint Bernard appuya constamment sa prédication par de nombreuses guérisons miraculeuses, qui étaient pour la foule comme des signes visibles de sa mission ; ces faits ont été rapportés par des témoins oculaires, mais lui-même n’en parlait que peu volontiers. Peut-être cette réserve lui était-elle imposée par son extrême modestie ; mais sans doute aussi n’attribuait-il à ces miracles qu’une importance secondaire, les considérant seulement comme une concession accordée par la miséricorde divine à la faiblesse de la foi chez la plupart des hommes, conformément à la parole du Christ : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! ». Cette attitude s’accorderait avec le dédain qu’il manifeste en général pour tous les moyens extérieurs et sensibles, tels que la pompe des cérémonies et l’ornementation des églises ; on a même pu lui reprocher, avec quelque apparence de vérité, de n’avoir eu que du mépris pour l’art religieux. Ceux qui formulent cette critique oublient cependant une distinction nécessaire, celle qu’il établit lui-même entre ce qu’il appelle l’architecture épiscopale et l’architecture monastique : c’est cette dernière seulement qui doit avoir l’austérité qu’il préconise ; ce n’est qu’aux religieux et à ceux qui suivent le chemin de la perfection qu’il interdit le « culte des idoles », c’est-à-dire des formes, dont il proclame au contraire l’utilité, comme moyen d’éducation, pour les simples et les imparfaits. S’il a protesté contre l’abus des figures dépourvues de signification et n’ayant qu’une valeur purement ornementale, il n’a pu vouloir, comme on l’a prétendu faussement, proscrire le symbolisme de l’art architectural, alors que lui-même en faisait dans ses sermons un très fréquent usage.
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La doctrine de saint Bernard est essentiellement mystique ; par là, nous entendons qu’il envisage surtout les choses divines sous l’aspect de l’amour, qu’il serait d’ailleurs erroné d’interpréter ici dans un sens simplement affectif comme le font les modernes psychologues. Comme beaucoup de grands mystiques, il fut spécialement attiré par le Cantique des Cantiques, qu’il commenta dans de nombreux sermons, formant une série qui se poursuit à travers presque toute sa carrière ; et ce commentaire, qui demeura toujours inachevé, décrit tous les degrés de l’amour divin, jusqu’à la paix suprême à laquelle l’âme parvient dans l’extase. L’état extatique, tel qu’il le comprend et qu’il l’a certainement éprouvé, est une sorte de mort aux choses de ce monde ; avec les images sensibles, tout sentiment naturel a disparu ; tout est pur et spirituel dans l’âme elle-même comme dans son amour. Ce mysticisme devait naturellement se refléter dans les traités dogmatiques de saint Bernard ; le titre de l’un des principaux, De diligendo Deo, montre en effet suffisamment quelle place y tient l’amour ; mais on aurait tort de croire que ce soit au détriment de la véritable intellectualité. Si l’abbé de Clairvaux voulut toujours demeurer étranger aux vaines subtilités de l’école, c’est qu’il n’avait nul besoin des laborieux artifices de la dialectique ; il résolvait d’un seul coup les questions les plus ardues, parce qu’il ne procédait pas par une longue série d’opérations discursives ; ce que les philosophes s’efforcent d’atteindre par une voie détournée et comme par tâtonnement, il y parvenait immédiatement, par l’intuition intellectuelle sans laquelle nulle métaphysique réelle n’est possible, et hors de laquelle on ne peut saisir qu’une ombre de la vérité.
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Un dernier trait de la physionomie de saint Bernard, qu’il est essentiel de signaler encore, c’est la place éminente que tient, dans sa vie et dans ses œuvres, le culte de la Sainte Vierge, et qui a donné lieu à toute une floraison de légendes, qui sont peut-être ce par quoi il est demeuré le plus populaire. Il aimait à donner à la Sainte Vierge le titre de Notre-Dame, dont l’usage s’est généralisé depuis son époque, et sans doute en grande partie grâce à son influence ; c’est qu’il était, comme on l’a dit, un véritable « chevalier de Marie », et qu’il la regardait vraiment comme sa « dame », au sens chevaleresque de ce mot. Si l’on rapproche ce fait du rôle que joue l’amour dans sa doctrine, et qu’il jouait aussi, sous des formes plus ou moins symboliques, dans les conceptions propres aux Ordres de chevalerie, on comprendra facilement pourquoi nous avons pris soin de mentionner ses origines familiales. Devenu moine, il demeura toujours chevalier comme l’étaient tous ceux de sa race ; et, par là même, on peut dire qu’il était en quelque sorte prédestiné à jouer, comme il le fit en tant de circonstances, le rôle d’intermédiaire, de conciliateur et d’arbitre entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique, parce qu’il y avait dans sa personne comme une participation à la nature de l’un et de l’autre. Moine et chevalier tout ensemble, ces deux caractères étaient ceux des membres de la « milice de Dieu », de l’Ordre du Temple ; ils étaient aussi, et tout d’abord, ceux de l’auteur de leur règle, du grand saint qu’on a appelé le dernier des Pères de l’Église, et en qui certains veulent voir, non sans quelque raison, le prototype de Galaad, le chevalier idéal et sans tache, le héros victorieux de la « queste du Saint Graal ».
Святой Бернард
Среди выдающихся фигур средневековья мало найдется таких, чье жизнеописание будет более подходящим, чем жизнеописание Святого Бернарда, для развенчания определённых предрассудков, столь милых современному сознанию. Действительно, что может быть более озадачивающим для этого сознания, чем видеть безупречного монаха-созерцателя, всегда желавшего оставаться таковым, но призванного играть решающую роль в руководстве делами Церкви и Государства, и часто преуспевавшего там, где терпели неудачу благоразумные политики и профессиональные дипломаты? Если следовать обычному способу суждения о вещах, то что может быть более поразительным и даже более парадоксальным, чем мистик, квоторый не испытывает ничего кроме презрения к тому, что он называет «уловки Платона и ухищрения Аристотеля», и который, тем не менее, без труда одерживает верх над наиболее изощренными диалектиками своего времени? Казалось, своим ярким примером вся жизнь святого Бернарда была предназначена свидетельствовать, что для решения проблем интеллектуального и даже практического порядка существуют совершенно иные средства, чем те, что издавна принято рассматривать как единственно действенные в силу того, несомненно, что они одни доступны пониманию сугубо человеческой мудрости, которая не является даже тенью мудрости истинной. В некотором роде, эта жизнь являлась предварительным опровержением таких на первый взгляд противоположных, но на самом деле взаимосвязанных заблуждений, каковыми являются рационализм и прагматизм; и в то же время, она переворачивает и ниспровергает, для беспристрастного исследователя, все предвзятые идеи историков «сциентистов», которые вместе с Ренаном высоко ценят «отрицание сверхъестественного составляет саму сущности критики», что, впрочем, мы вполне охотно допускаем, но потому, что видим в этом несоответствии прямо противоположное тому, что видят они, а именно: осуждение «критики», а вовсе не сверхъестественного. В самом деле, какие уроки могли бы быть в нашу эпоху более полезны?
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Бернард родился в 1090 г. в Фонтен-ле-Дижон; его родители принадлежали к высшей знати Бургундии, и, если мы отмечаем этот факт, то только потому, что некоторые черты его жизненного пути и учения, о которых мы будем говорить в дальнейшем, кажутся нам в определённой степени связанными с этим происхождением. Однако мы не хотим сказать, что этим возможно объяснить его рвение, его подчас воинственный пыл или неистовость, которые он, будучи вовлечен в полемику, привносил в свои высказывания, и которые были, впрочем, вполне внешними, так как основу его характера составляли, несомненно, доброта и мягкость. На что мы особенно намереваемся указать, так это на его отношение к институтам и идеалу рыцарства, которому в дальнейшем всегда следует придавать огромную важность, если мы желаем понять события и сам дух средневековья.
К двадцати годам Бернард вознамерился удалиться от мира; и в краткий срок он сумел увлечь за собой всех своих братьев, некоторых близких и значительное число своих друзей. В этой первой апостольской миссии он, несмотря на свою молодость, проявил такую силу убеждения, что вскоре стал, как говорит его биограф «наводить ужас на матерей и жен; люди страшились, когда он заговаривал с их друзьями». Уже в этом видна некоторая экстраординарность, и, чтобы объяснить подобное влияние, будет, конечно же, недостаточно сослаться на мощь «гения» в профанном смысле этого слова. Не лучше ли признать здесь воздействие божественной благодати, которая, следуя сравнению, использованному им позднее применительно к Пресвятой Деве, и которое мы так же можем, более или менее сокращая, применить ко всем святым, передавалась через него, как по каналу, пронизывая неким образом всю личность проповедника и излучалась вовне?
Итак, в 1112 г., в сопровождении тридцати молодых людей Бернард вступил в монастырь Сито, который он выбрал за строгость соблюдения устава, которая контрастировала с послаблениями, введенными во все иные ответвления Ордена бенедиктинцев. Спустя три года, несмотря на его неопытность и шаткое здоровье, его наставники, не колеблясь, доверили ему управление дюжиной монахов, которые намеревались основать новое аббатство Клерво, которым он управлял до самой смерти, постоянно отклоняя почести и звания, так часто предлагавшиеся ему на протяжении его карьеры. Слава аббатства Клерво не замедлила широко распространиться, и вскоре рост его стал поистине изумительным: говорят, когда умер его основатель, оно давало приют приблизительно семистам монахам, дав рождение более чем шестидесяти новым монастырям.
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Забота, с которой Бернард управлял Клерво, лично регламентируя мельчайшие детали текущей жизни, участие, которое он принимал в руководстве Орденом цистерцианцев, в качестве главы одного из первых его аббатств, искусность и успешность его вмешательств по нормализации общения соперничающих Орденов, всего этого уже достаточно для доказательства того, как отлично иногда могут сочетаться высочайшая духовность и то, что мы зовем практичностью. Этого было более чем достаточно для полного поглощения активности обычного человека; и, тем не менее, вскоре перед Бернардом откроется совершенно иное поле деятельности, впрочем, случится это вопреки его воле, так как никогда он не страшился ничего более, нежели необходимости покинуть свою обитель и включиться в дела внешнего мира, от которого он мнил возможным навсегда отстраниться и всецело посвятить себя аскезе и созерцанию, дабы ничто не могло отвлечь его от того, что, следуя евангельскому изречению, было в его глазах «единственно необходимым». В этом Бернард очень сильно обманулся; но все «отвлечения» [distractions], в этимологическом смысле, которых ему не удалось избежать, и о которых он сетовал с некоторой горечью, ничуть не помешают ему достичь вершин мистической жизни. Это очень примечательно; не менее примечателен и тот факт, что, несмотря на всё его смирение и все усилия, приложенные к тому, чтобы оставаться в тени, к его помощи взывали во всех важных делах, и хотя, с мирской точки зрения, вес его был мал, все, включая высочайших гражданских и церковных сановников, всегда непроизвольно склонялись перед его духовным авторитетом; и мы не знаем, служит ли это в большей мере к похвале святого или же эпохи, в которой он жил. Какой контраст между нашим временем и тем, в котором простой монах единственно сиянием своих выдающихся добродетелей мог стать, в некотором роде, центром Европы и Христианского мира, неоспоримым арбитром во всех конфликтах политического и религиозного характера, где речь шла об общественном благе, судьей наиболее прославленных мэтров философии и теологии, реставратором единства Церкви, посредником между Папством и империей, и мог увидеть, наконец, сотни тысяч вооруженных людей подымающихся по его призыву!
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Бернард рано начал изобличать роскошь, в которой жила большая часть белого духовенства и даже монахов в некоторых аббатствах; его упреки спровоцировали громкие обращения, среди которых и обращение Сюжера, знаменитого аббата Сент-Дени, который не ещё носил титула премьер-министра при короле Франции, но уже выполнял его функции. Именно это обращение сделало известным при дворе имя аббата Клерво, к которому питали там, по всей видимости, смесь уважения и страха, поскольку видели в нем непримиримого противника всех злоупотреблений и несправедливостей; и действительно, вскоре мы видим его вмешивающимся в конфликты, разразившиеся между Людовиком Толстым и некоторыми епископами, и открыто протестующим против присвоения светской властью прав Церкви. По сути, здесь он занимался ещё делами сугубо локального масштаба, интересуясь исключительно тем монастырем или той епархией; но в 1130 г. разразились события особой важности, которые поставили под угрозу всю Церковь, ввергнутую в раскол антипапой Анаклетом II, и в связи с этим Бернард стал известен всему христианскому миру.
Мы не планируем излагать здесь во всех деталях историю схизмы: кардиналы, разделенные на две соперничающие фракции, последовательно избрали Иннокентия II и Анаклета II; первый, вынужденный бежать из Рима, не отчаялся и воззвал к всленской Церкви для восстановления своих прав. Первой из откликнувшихся была Франция; среди епископов и вельмож на церковном соборе, созванном королем в Этампе, Бернард появился, по словам его биографа «как истинный посланник Господа» среди собравшихся епископов и лордов; все разделили его мнение в рассматриваемом вопросе и признали законность избрания Иннокентия II. Иннокентий II пребывал на французской земле в аббатстве Клюни, где и выслушал Сюжера, прибывшего объявить ему решение собора; он объехал главные епархии, и был повсюду принят с воодушевлением; эта поездка предвещала воссоединение почти всего христианского мира. Аббат Клерво объявился перед королем Англии и быстро развеял его сомнения; возможно, он также принял участие, по крайней мере, косвенное, в признании Иннокентия II королем Лотарем и германским духовенством. Затем он отправился в Аквитанию, чтобы противодействовать влиянию епископа Жерара Ангулемского, приверженца Анаклета II; но лишь в 1135 г. во время второго путешествия в эту область ему удалось уничтожить здесь схизму посредством обращения графа Пуатье. В промежутке между этими поездками, Бернард появился в Италии, куда его вызвал Иннокентий II, вернувшийся в страну с помощью Лотаря, но остановленный непредвиденными трудностями, вызванными враждебностью Пизы и Генуи; следовало найти компромиссное решение для двух враждующих городов и заставить их принять его; именно Бернарду была поручена эта трудная миссия, и он выполнил её наилучшим образом. Иннокентий смог, наконец, вернуться в Рим, но Анаклет укрепился в соборе Святого Петра, сделав его неприступным; Лотарь, вскоре после коронования императором в соборе св. Иоанна Латранского, удалился со своей армией; после его ухода, антипапа вновь предпринял наступление, и законный понтифик снова был вынужден бежать и укрыться в Пизе. Аббат Клерво, уже вернувшийся в свою обитель, с огорчением узнал эти новости; немного спустя его слуха достигла молва о деятельности, развёрнутой Рожером, королем Сицилии, по завоеванию Италии во имя Анаклета, но в то же время для утверждения там собственного главенства. Бернард тут же написал жителям Пизы и Генуи, чтобы воодушевить их на сохранение верности Иннокентию; но их верность была слабой опорой, и можно было надеяться лишь на действенную помощь из Германии, чтобы отвоевать Рим. К несчастью, империя была жертвой постоянных раздоров, и Лотарь, прежде чем вернуться в Италию, должен был водворить мир в собственной стране. Бернард отправился в Германию и занимался там примирением Гогенштауфенов с императором; и снова его усилия увенчались успехом; он закрепил счастливый исход на сейме в Бамберге, который вскоре покинул, чтобы принять участие в соборе, созванном Иннокентием II в Пизе. В этой связи, он адресовал упреки Людовику Толстому, который противодействовал поездке епископов королевства на собор; запрет был снят, и главные лица французского духовенства смогли откликнуться на призыв главы Церкви. Бернард был душой собора: историк того времени рассказывает, что в перерывах между заседаниями, его дверь осаждали просители со сложными делами, как будто этот скромный монах мог по своей воле разрешить все церковные вопросы. Прибыв в Милан с поручением привести этот город под власть Иннокентия II и Лотаря, он встретил такой бурный прием со стороны клира и своих сторонников, что только с величайшими усилиями смог уклониться от предложения стать местным архиепископом, которое было ему сделано в спонтанном проявлении восторга. Он не желал иного, кроме как вернуться в свой монастырь; и действительно туда вернулся, но ненадолго.
С началом 1136 года Бернард ещё раз вынужден был выйти из своего уединения, чтобы, согласно желанию папы, отправиться в Италию и присоединиться к германской армии, под командованием зятя императора, герцога Генриха Баварского. Взаимонепонимание встало стеной между герцогом и Иннокентием II; Генрих, мало заботясь о правах Церкви, во всех обстоятельствах предпочитал заниматься исключительно интересами государства. Так и действовал аббат Клерво для восстановления согласия между двумя силами, пытаясь примирить их противоположные притязания, особенно в некоторых вопросах инвеституры, в которых он, казалось, постоянно играл роль примирителя. Между тем, Лотарь принял на себя командование армией и покорил всю южную Италию, но совершил ошибку, отклонив мирные предложения короля Сицилии, который не замедлил взять реванш, предавая всё огню и мечу. Без малейшего колебания Бернард явился тогда в лагерь Рожера, но король Сицилии не внял его словам о мире, и Бернард предрек ему поражение, которое и случилось в действительности; затем, неотступно следуя за ним до Салерно, он приложил все усилия, дабы отвратить Рожера от схизмы, в которую того увлекло честолюбие. Рожер согласился провести совместные слушания сторонников Иннокентия и Анаклета, но делая вид, что ведет опрос с беспристрастностью, желал лишь выиграть время и отказался принимать решение; по крайней мере, положительным результатом этих дебатов стало обращение одного из главных инициаторов раскола, кардинала Пьера Пизанского, которого Бернард и привел с собой к Иннокентию II. Это обращение явилось страшным ударом для антипапы; Бернард сумел воспользоваться этим и в самом Риме: своими пылкими убедительными речами он в несколько дней добился отпадения от партии Анаклета большей части сторонников. Это произошло в 1137 г., в период рождественских праздников, а месяцем позже Анаклет скоропостижно умер. Некоторые из наиболее вовлеченных в раскол кардиналов избрали под именем Виктора IV нового антипапу; но их сопротивление не могло длиться долго, и на восьмой день Троицы они изъявили свою покорность; на следующей неделе аббат Клерво пустился в обратный путь в свой монастырь.
Этого краткого и очень беглого обзора достаточно, чтобы дать представление о том, что можно назвать политической деятельностью святого Бернарда, которая на этом, впрочем, не остановилась: с 1140 по 1144 год он протестовал против неправомерного вмешательства в выборы епископов короля Людовика Молодого, затем вмешался в тяжелый конфликт между этим королем и графом Тибо Шампанским; но будет скучно перечислять эти многочисленные события. В итоге, можно сказать, что поведение Бернарда всегда определялось одинаковыми намерениями: защищать право, сражаться с несправедливостью и, возможно, самым главным – сохранить единство христианского мира. Эта постоянная забота об единстве воодушевляла его в борьбе против схизмы; она же заставила его предпринять в 1145 г. путешествие в Лангедок, чтобы вернуть в лоно Церкви еретиков неоманихейцев, учение которых начало распространяться в этой области. Похоже, что в мыслях у него постоянно присутствовали слова из Евангелия: «Да будут едины, как едины Отец Мой и Я.»
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Однако, аббат Клерво, сражался не только в политической, но и в интеллектуальной области, где его победы были не менее блистательными, а наиболее яркими явились осуждения двух выдающихся противников: Абеляра и Жильбера Порретанского. Своими произведениями и преподаванием первый из них снискал репутацию искуснейшего диалектика; он даже злоупотреблял диалектикой, так как вместо того, чтобы видеть в ней то, чем она является на самом деле, – простое средство к постижению истины, – он рассматривал её почти как самоцель, что, неизбежно, привело его к пустословию. Похоже, что в его методе или в самой основе его идей присутствовало стремление к оригинальности, что немного сближает его с современными философами; в эпоху же, когда индивидуализм был идеей практически неизвестной, этот недостаток вряд ли мог сойти за достоинство, как это происходит в наши дни. Таким образом, вскоре многие обеспокоились этими новшествами, которые вели к настоящему смешению между сферами разума и веры; собственно говоря, Абеляр не был рационалистом, как иногда заявляли, ведь, на самом деле, ибо до Декарта рационалистов не было; но он не умел проводить различий между тем, что относится к разуму и тем, что его превышает, между профанной философией и священной мудростью, между знанием чисто человеческим и знанием трансцендентным, и в этом корень всех его заблуждений. Не доходил ли он до утверждения, будто философы и диалектики часто испытывают вдохновение, сопоставимое со сверхъестественным вдохновением пророков? Легко понять, с какой силой и даже горячностью ополчился святой Бернард на эти теории, как только они привлекли его внимание, и с какой горечью он упрекал их автора в преподавании того, что религия – есть лишь простое мнение. Начавшись в частных беседах, борьба мнений этих двух столь различных людей вскоре получила огромный отклик в школах и монастырях; Абеляр, уверенный в своём умении вести нить рассуждений, потребовал от архиепископа Санского созвать собор, перед которым надеялся добиться публичного оправдания, ибо собирался повести дискуссию таким образом, чтобы она с легкостью привела к замешательству его противника. Однако события развернулись совсем иначе: аббат Клерво рассматривал собор как трибунал, перед которым подозреваемый богослов предстает для обвинения; на предварительном заседании он представил труды Абеляра, извлек из них наиболее дерзкие суждения и с их помощью доказал его гетеродоксию; на следующий день он потребовал от автора отречься от этих суждений или доказать их правомерность. Предчувствуя неминуемость обвинения, Абеляр не стал дожидаться решения собора и объявил тут же, что обратится к суду в Риме; но это не помешало процессу идти своим чередом, и как только обвинение было вынесено, Бернард написал Иннокентию II и кардиналам такие настойчивые и красноречивые письма, что уже через шесть недель приговор был утвержден в Риме. Абеляру оставалось только подчиниться; он укрылся в Клюни, у Пьера Достопочтенного, который устроил ему свидание с аббатом Клерво и преуспел в деле их примирения.
Собор в Сансе происходил в 1140 году; в 1147 ггоду на соборе в Реймсе Бернард добился обвинения епископа Пуатье Жильбера Порренского в заблуждениях относительно тайны Троицы; эти заблуждения проистекали из того, что их автор прикладывал к Богу реальное различие сущности и существования [essence и existence], которое применимо лишь к тварным существам. Впрочем, Жильбер без труда отрекся от своих заблуждений; таким образом, было просто запрещено читать или переписывать его труд, прежде чем он будет исправлен; авторитет его, за исключением обсуждавшихся моментов не пострадал, и его учение пользовалось большим доверием в школах на протяжении всего средневековья.
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За два года до этого события, аббат Клерво испытал радость, видя восхождение на папский престол одного из своих прежних монахов, Бернарда Пизанского, взявшего имя Евгения III, который постоянно поддерживал с ним самые сердечные отношения; именно этот новый папа почти с самого начала правления поручил ему проповедь второго крестового похода. До этого времени Святая земля занимала незначительное место в интересах святого Бернарда, по крайней мере, внешне; будет, однако, ошибочным полагать его всецело безучастным к происходившим там событиям, и свидетельством этому служит свершение, которому, обычно, не уделяют должного внимания, и реальное значение которого гораздо важнее, чем, кажется, могут подозревать наши современники. Мы хотим поговорить об участии, которое он принял в основании Ордена Храма, первого по времени возникновения и по значению из военных Орденов, который послужил образцом для всех прочих. На соборе в Труа, в 1128 г., спустя примерно десять лет со дня своего основания, Орден, наконец, получил свой устав, и именно Бернард был тем, кому в качестве секретаря собора было поручено его разработать или, по крайней мере, определить его основные положения, ведь вскоре его призвали для завершения устава, окончательную редакцию которого он и составил в 1131 году. После, он комментировал этот устав в сочинении «О похвале новому воинству» (De laude novæ militiæ), где он с великолепным красноречием изобразил миссию и идеал христианского рыцарства, величаемого им «воинством Божиим». Рассматриваемые современными историками как весьма второстепенный эпизод его жизни, эти связи аббата Клерво с орденом, безусловно, имели в глазах человека средних веков совершенно иную значимость; и мы имели случай показать в другом месте, что именно они послужили Данте основанием для выбора святого Бернарда в качестве гида по последним кругам рая.
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В 1145 г. Людовик VII задумал отправиться на помощь латинским княжествам Востока, которым угрожал эмир Алеппо; но оппозиционные советники вынуждали его переносить срок реализации плана, и принятие окончательного решения по нему было отложено до пленарной ассамблеи, которая должна была состояться на следующий год в Везле во время праздника Пасхи. Евгений III, удерживаемый в Италии переворотом, осуществленным в Риме Арнольдом Брешианским, поручил аббату Клерво представлять его на этой ассамблее; после прочтения буллы, которая призывала Францию к крестовому походу, Бернард произнес речь, которая, судя по вызванному эффекту, должна была быть величайшим ораторским свершением в его жизни; все присутствовавшие хлынули к нему, чтобы получить крест из его рук. Воодушевленный этим успехом, Бернард объехал города и провинции, повсюду с неустанным рвением призывая к крестовому походу; туда, где он не мог объявиться лично, он посылал не менее красноречивые чем его речи письма. Затем он отправился в Германию, где его проповедь имела те же результаты, что и во Франции; император Конрад, после непродолжительного сопротивления вынужден был уступить его влиянию и примкнуть к крестовому походу. середине 1147 года французская и германская армии двинулись в этот великий поход, который, вопреки их устрашающей силе, обернулся поражением. Среди многочисленных причин этого провала основными, похоже, были предательство греков и недостаток взаимопонимания между некоторыми руководителями похода; но некоторые, что весьма несправедливо, стремятся возложить ответственность за него на аббата Клерво. Бернард вынужден был написать настоящую апологию своего поведения, которая в то же время была оправданием действия Провидения, указывая, что случившиеся несчастья объяснялись исключительно проступками христиан, так «обеты Бога остаются нерушимыми, ибо они не теряют силу, когда Он творит правосудие»; эта апология содержится в книге «Об рассуждении» (De Considerazione), адресованной Евгению III, книге-завещании святого Бернарда, которая также содержит его взгляды на обязанности папства. Впрочем, провал никого не обескуражил, и вскоре Сюжер замыслил новый крестовый поход, возглавить который должен был сам аббат Клерво; но смерть великого министра Людовика VII остановила воплощение проекта. Вскоре, в 1153 г. умер и святой Бернард, последние письма которого свидетельствуют, что до последнего вздоха он заботился об освобождении Святой земли.
Если непосредственная цель крестового похода и не была достигнута, то должны ли мы из-за этого говорить о полной его бесполезности и считать усилия святого Бернарда напрасными? Мы так не считаем, вопреки тому, что могут об этом думать историки, которые ориентируются лишь на внешнюю сторону событий. Были у этих великих предприятий средневековья, носивших одновременно политический и религиозный характер, причины более глубокие, одна из которых (единственная, которую мы бы хотели здесь отметить), – это стремление удержать в христианском мире живое сознание своего единства. Христианство, тождественное западной цивилизации, основанной, как и любая нормальная цивилизация, на истинно традиционных началах, достигло своего апогея к XIII веку; утрата этого традиционного характера с неизбежностью последовала вслед за распадом единства христианского мира. Этот разрыв, который в религиозной сфере был осуществлен Реформацией, в сфере политической был совершен с учреждением национальностей, что предшествовало разрушению феодального строя; с этой последней точки зрения, можно сказать, что первые удары по грандиозному зданию средневекового Христианства нанес Филипп Красивый, тот самый, кто отнюдь не по случайному совпадению разрушил и Орден Храма, обрушившись тем самым непосредственно на творение святого Бернарда.
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Во всех своих путешествиях святой Бернард постоянно подкреплял свою проповедь многочисленными чудесными исцелениями, которые были для толпы видимыми знаками его миссии; эти деяния были освещены очевидцами, но сам он говорил о них неохотно. Быть может, эта сдержанность была продиктована его чрезвычайной скромностью; но не вызывает также никакого сомнения, что он придавал этим чудесам лишь второстепенную важность, рассматривая их единственно как уступку, созвучную божественному милосердию к слабости веры у большинства людей, сообразно словам Христа: «блаженны те, кто поверит не увидев». Это отношение согласуется с пренебрежением, которое он обычно выказывал ко всем внешним и осязаемым средствам, таким как пышность церемоний и украшение церквей; его можно даже, пожалуй, не без основания, упрекнуть в презрении к религиозному искусству. Однако, формулирующие подобный упрек, забывают учесть одно необходимое различие, которое он сам устанавливал между архитектурой епископальной и архитектурой монастырской: только эта последняя и должна обладать строгостью, которую он восхвалял; именно монахам и тем, кто следует путём совершенствования, он запрещал «поклонение идолам», то есть внешним формам, которые он, наоборот, объявлял полезным средством воспитания для простых и несовершенных. Если он и протестовал против злоупотребления символами, лишёнными значения и не имеющими иной ценности кроме украшения, то он не мог желать, как ложно заявляли, полного изгнания символизма из архитектурного искусства, ведь он сам очень часто его использовал в своих наставлениях.
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Учение святого Бернарда преимущественно мистическое; мы подразумеваем под этим, что он рассматривает все божественные вещи под углом зрения любви, что было бы ошибочно здесь интерпретировать в чисто аффективном смысле, как это делают современные психологи. Как и многих выдающихся мистиков его особенно привлекала «Песнь песней», которую он комментировал в многочисленных проповедях, формируя некую серию, продолжавшуюся практически весь его путь; и это толкование, которое оставалось всегда незавершенным, описывало все степени божественной любви вплоть до вышнего мира, в который душа устремляется в экстазе. Экстатическое состояние, как он его понимал, и которое, несомненно, испытывал, – есть форма смерти для вещей этого мира; вместе с ощутимыми образами, исчезало и всякое физическое чувство; всё совершенно и бесплотно в самой душе как в её любви. Этот мистицизм должен был естественным образом отразиться в догматических трактатах святого Бернарда; заглавие одного из основных – «О любви к Богу» (De diligendo Deo), недвусмысленно показывает, какое место в нем занимает любовь; но было бы ошибочным полагать, что в этом был какой-либо ущерб истинной интеллектуальности. Если аббат Клерво сторонился словесных ухищрений школы, то по причине того, что совершенно не нуждался в тяжеловесных приемах диалектики; вместо того, чтобы находить ответ в результате многочисленных рассудочных манипуляций, он разрешал самые трудные вопросы одним ударом; то, чего философы силились достичь окольным путём и как бы на ощупь, он достигал непосредственно интеллектуальной интуицией, без которой невозможна никакая истинная метафизика, и вне которой можно овладеть лишь тенью истины.
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Последней чертой, которую необходимо ещё отметить в облике святого Бернарда, является важная роль, отводимая в его жизни и трудах культу Пресвятой Девы, роль, которая дала почву пышному цветению легенд, принесших ему, возможно, наибольшую популярность. Он любил именовать Святую Деву Нашей Владычицей, и, начиная с его времени, это наименование (Notre-Dame) становится общеупотребительным, в значительной степени благодаря его влиянию; ведь он был, как говорили, истинным «рыцарем девы Марии» и в самом деле смотрел на неё, как на свою «даму» в рыцарском смысле этого слова. Если сблизить этот факт с ролью, которую играет любовь в его доктрине, и которую она в более или менее символических формах играет также в создании рыцарских Орденов, будет легко понять, почему мы озаботились отметить его семейное происхождение. Став монахом, он, как и весь его род, навсегда остался рыцарем; уже поэтому можно сказать, что он был, в какой-то мере, предназначен играть роль посредника, примирителя и арбитра между властью религиозной и властью политической (что он и делал при стольких обстоятельствах), поскольку в его личности обе эти сущности слились воедино. Монах и рыцарь, как одно целое, два этих свойства были присущи братьям «воинства Господня» из Ордена Храма; как были они присущи, прежде всего, автору их устава, великому святому, которого мы называем последним Отцом Церкви, и в котором некоторые, не без основания, хотят видеть прототип Галахада, идеального рыцаря без упрека, победоносного героя из «Поисков святого Грааля».