Le Caire, 19 juin 1949
Cher Monsieur et ami,
C’est à mon tour d’être en retard avec vous car, quoique votre lettre ait été beaucoup plus longtemps en route que la mienne, il doit y avoir tout de même à peu près 3 semaines que je l’ai reçue, et depuis lors je n’ai pas encore pu arriver à trouver le temps de vous écrire... – Toute cette série d’accidents que vous avez eus encore est vraiment bien fâcheuse ; je veux croire pourtant que vous en êtes remis maintenant. Ce qui est singulier c’est que j’ai eu aussi l’année dernière une enflure extraordinaire à une jambe, et sans aucune raison apparente ; cela a duré 3 ou 4 mois, et tout ce qu’on a essayé n’y a rien fait, puis cela a fini par disparaître de soi-même. – Sûrement, les saisons sont bouleversées maintenant comme tout le reste ; ici, nous avons eu cette année l’hiver le plus froid et le plus long que j’y aie jamais vu. Tout cela n’a rien d’étonnant dans une époque comme la nôtre, et il est même impossible qu’il en soit autrement ; mais il est certain qu’il n’y a rien d’agréable à devoir vivre dans un pareil temps !
Je n’avais pas encore entendu parler de cette “sainte” de Calabre ; ce cas est sûrement bien étrange, mais qu’est-ce qui a fait penser à propos d’elle à un rapprochement avec le “monarchisme oriental” ? Quant à ce que vous me dites au sujet des biographies des saints, je me suis toujours demandé si la façon dont elles sont “arrangées” peut être réellement voulue comme vous semblez le penser, ou s’il n’y a pas là beaucoup plus d’incompréhension qu’autre chose, et peut-être aussi comme un besoin presque instinctif de les accommoder au niveau de la mentalité ordinaire... En tout cas, c’est bien extraordinaire que, dans le Christianisme, tout ce qui dépasse ce niveau ait fini par être tellement caché ; qui a encore conscience qu’il y ait autre chose derrière ce qui se voit extérieurement ? Des textes comme ceux que vous citez sont évidemment pleins de signification, mais je ne crois pas qu’aujourd’hui les prêtres y comprennent plus que les autres ; tout ce que vous dites de l’instruction qu’ils reçoivent et qui semble faite pour les empêcher d’approfondir me paraît parfaitement juste, et il n’y a sans doute rien à faire contre cela, pas plus que contre l’incompréhension stupide de la masse des Occidentaux... Mais la question la plus importante serait celle-ci : y a-t-il encore, dans l’Église, quelqu’un qui sache ce qu’il en est et qui conserve consciemment la doctrine intérieure, ou bien celle-ci ne se maintient-elle plus qu’à l’état latent et en quelque sorte par la force des choses, dans les rites, les symboles et les textes qui ne sont plus compris ? Il semble bien difficile de donner une réponse sûre à cette question, mais il est à craindre que ce ne soit plutôt la 2e hypothèse qui soit vraie actuellement, sauf peut-être pour quelques cas tout à fait exceptionnels, comme par exemple, si vous voulez, celui de Padre Pio s’il est vraiment ce qu’il semble d’après tout ce que vous m’en avez dit.
Ce que vous dites pour le signe de croix de droite à gauche me paraît plausible, mais je ne sais pas s’il peut y avoir une autre explication, et je ne pourrais réellement rien affirmer là-dessus... – Quant au signe tracé par le prêtre en soufflant sur l’eau, j’ai vu comme vous qu’il figure la lettre ψ, initiale de ψυχη ; cela se comprendrait d’ailleurs très bien, car c’est en effet dans l’ordre psychique que l’eau consacrée doit exercer son action pour produire la régénération. Il est à remarquer aussi, à ce propos, que la forme octogonale qui était celle des anciens baptistères se rapporte précisément au monde intermédiaire, c’est-à-dire au domaine psychique.
Je ne sais pas du tout ce que peut être la “pierre de Kensington”, que je n’ai jamais vue mentionnée nulle part ; est-elle appelée ainsi parce qu’elle est déposée au musée de ce nom ? Où et quand aurait-elle été trouvée ?
Les réactions provoquées par votre brochure sont, je ne dirai pas étonnantes, mais tout au moins curieuses ; le plus singulier, c’est que les Franciscains montrent de l’hostilité ou de l’indifférence à l’égard de Padre Pio ; ne serait-il pas plus naturel qu’ils éprouvent une sorte de fierté à ce que ce soit un des leurs ?
Vous avez bien de la chance si vous avez réussi à vous débarrasser d’Evola ; je ne pourrais malheureusement pas en dire autant pour ma part. Il a sûrement été très contrarié quand il a dû reconnaître l’impossibilité d’introduire dans sa réédition d’“Ur” les articles de moi qu’il avait en vue ; mais, dès qu’il est ainsi déçu d’un côté, il se rejette immédiatement sur quelque autre projet. Après cela, il a eu l’idée de traduire quelques-uns de mes livres, et, avant même de m’en parler, il s’était déjà entendu pour l’édition avec Ercole Alvi (le fils de Ciro Alvi, qui a pris la suite de la Casa Atanòr) ; quand celui-ci m’a écrit à ce sujet, je n’ai pu que lui dire que la traduction d’“Autorité spirituelle”, qui était la première envisagée, avait déjà été faite par Rocco ; je crois qu’en définitive il se contentera de rééditer la traduction du “Roi du Monde” de Reghini. Quand Evola a su cela, il a voulu entreprendre la “Grande Triade”, mais celle-ci se trouve avoir été mise en train d’un autre côté ; dans sa dernière lettre, il me dit avec une sorte de dépit qu’il voit que presque tous mes livres sont maintenant traduits ou en cours de traduction. Il a aussi écrit dernièrement à Rocco en lui donnant à entendre qu’il voudrait collaborer à sa revue, ce qui ne lui plaît guère pour plus d’une raison ; tout cela finit par devenir une véritable persécution ! – “Lo Yoga della potenza”, qui a paru en effet chez Bocca peu après les “Aperçus”, est une réédition plus ou moins remaniée ; il prépare maintenant celle de la “Rivolta contro il mondo moderno”, et il me demande de relire ce livre pour lui indiquer les points que j’estimerais avoir besoin de modifications. C’est d’autant plus bizarre que, depuis quelque temps, ses lettres prennent un ton de “discutaillerie” assez désagréable, se déclarant en désaccord avec nous sur ceci ou sur cela ; s’il en est ainsi, pourquoi tient-il tant à nous imposer une sorte de collaboration avec lui par n’importe quel moyen ?
Je suis content de savoir que vous avez pu déjà tout arranger avec Chacornac et que les “É[tudes] T[raditionnelles]” vous parviennent bien régulièrement ; je lui avais d’ailleurs dit que, si vous ne pouviez pas trouver tout de suite une occasion pour lui envoyer le montant de l’abonnement, il n’aurait qu’à le prendre sur mon compte en attendant.
Pour ce que Schuon écrit au sujet du Christianisme, je dois dire que ce que vous pensez est juste et qu’en effet il y a là certaines choses que je n’aurais pas écrites moi-même ; cela risque même de devenir quelque peu ennuyeux en ce moment, parce que j’ai appris qu’il y a des gens qui veulent voir là une sorte d’opposition avec ce que j’en ai dit, bien que, comme vous le savez, je n’aie jamais dit que le moins possible sur les questions qui là-dedans me paraissent plus ou moins obscures ou confuses. Je ne sais pas trop comment je pourrai arranger cela ; je préférerais passer la chose sous silence pour ne heurter personne, mais je me demande si cela sera toujours possible, étant données les réflexions qui ont déjà été faites par un certain nombre de lecteurs à la suite de l’article sur les “Mystères christiques”.
Pour Luc, XVI, 8, il me semble qu’au fond c’est la même chose que ce qu’on dit dans l’Islam, que les “Kuffâr” ont en partage ce monde et les “muminîn” l’autre, et aussi que ce monde est un paradis pour le “Kâfir” et un enfer pour le “mumin”.
Il faudra que je tâche de voir à ce que vous me demandez pour les dernières sourates du Qorân, mais je ne pourrais pas y arriver en ce moment, d’autant plus qu’il est bien difficile de faire une traduction qui soit même à peu près satisfaisante. – Je ne vois aucun mot français qui puisse rendre exactement “al-qâri`ah” ; il s’agit évidemment de la catastrophe de la fin du cycle, et ce mot exprime son caractère de soudaineté, sur lequel plusieurs passages des Évangiles insistent également. – “kanther” est dérivé de “kathîr”, beaucoup, ce qui donne bien le sens d’abondance ou de plénitude comme vous le dites ; c’est, dit-on, un puits ou une source qui se trouve dans le Paradis ; c’est en somme, sous une autre forme, un équivalent du Graal en tant que “vase d’abondance”. – Dans la dernière sourate, “el-waswâs el-khannâs” est bien le Shaytan ; c’est encore une expression intraduisible littéralement : le 1er mot pourrait se rendre par “insinuateur” (si cela existait en français) ou quelque chose de ce genre et le 2e fait penser à l’ennemi qui rôde comme un lion “quærens quem devoret” (1ère épitre de saint Pierre, V, 8).
Le mot “Rabb”, Maître ou Seigneur, est le même en hébreu et en arabe ; “Rabboui” signifie exactement “mon Maître”, qui en arabe est Rabbî. Ici on emploie communément l’exclamation “yâ Rabb”´mais ce n’est pas correct et il faudrait lire “yâ Rabbi” parce que le mot “Rabb”, exprimant essentiellement une relation, ne peut pas être employé sans un complément (mon Seigneur, notre Seigneur, le Seigneur des mondes, etc.), à moins qu’il ne soit associé à son corrélatif : “Er-Rabb wa el-`abd”, le Seigneur et le serviteur ; il semble bien que l’expression incorrecte “yâ Rabb” doit être venue des Coptes.
Il est singulier que le nombre 70 soit souvent mis à la place de 72 : ainsi, les “70 anciens d’Israël” étaient en réalité 72 avec Moïse et Aaron ; on dit que les “Septante” (les auteurs de la version grecque de la Bible) étaient aussi 72, peut-être parce que (comme du reste les membres du Sanhédrin) ils devaient représenter en quelque sorte ces “70 anciens”. Je ne sais pas au juste quelles conséquences il y a lieu de tirer de là ; 72 doit bien être le véritable nombre, mais il semble qu’une partie en soit “sous-entendue” ou comme tenue cachée ; dire qu’on a voulu simplement “arrondir” le nombre (j’ai vu récemment cette explication pour un autre cas où 30 était pris pour 33 comme nombre représentant l’ensemble des dieux vêdiques) ne signifie évidemment rien, mais c’est tout à fait dans la manière des “exégètes” modernes. – Pour le reste de l’évangile du jour de St Marc dont vous parlez, cela paraît vraiment bien obscur comme vous le dites, et je ne vois pas trop non plus comment interpréter tout cela ; il faudrait pouvoir y réfléchir ; il est certain que, si l’on pouvait entendre la “maison” comme la propre forme traditionnelle de chacun, c’est ce qui donnerait le sens le plus satisfaisant... – L’agneau (ou la brebis) et le loup sont presque toujours mis en opposition, mais je ne sais pas trop s’il faut y chercher une explication autre que celle qu’on envisage ordinairement. Il est à remarquer que, dans les autres traditions, le loup n’a pas toujours ce sens maléfique ; je crois bien me rappeler que nous avons parlé autrefois du loup comme symbole de la lumière chez les Grecs et chez les Celtes ; il me semble même que ce devait être en rapport avec certaines choses que vous me disiez au sujet de l’Arcadie, mais il y a longtemps de cela et je ne m’en souviens plus très exactement.
La peur que les gens ont de Padre Pio est une chose assez curieuse ; au fond, ne pensez-vous pas que cela vient de ce qu’ils sentent plus ou moins confusément qu’il y a chez lui quelque chose qui leur échappe ? La plupart des gens ont toujours peur de ce qu’ils ne comprennent pas. – Rocco me disait dernièrement qu’un de ses amis de Naples est allé voir Padre Pio et qu’il en a eu aussi une grande impression ; mais il paraît qu’il est toujours à peu près impossible de l’approcher.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 19 июня 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)