Paris, 17 novembre 1929
Cher Monsieur et ami,
Contrairement à ce que je vous ai écrits de Blois l’autre jour, je ne pourrai pas me trouver chez moi encore mardi prochain ; je me hâte de vous l’écrire pour que vous ne vous dérangiez pas inutilement. Je serai là seulement jeudi au début de l’après-midi ; peut-être vous sera-t-il possible de venir ce jour-là. Je l’espère, car j’ai beaucoup de choses à vous dire et à vous montrer.
Je suis ici depuis lundi dernier, et j’ai eu un travail fantastique toute cette semaine. Enfin, l’affaire d’éditions dont je vous avais dit un mot est maintenant une chose faite ; il ne reste plus que des questions de détail à mettre au point, et nous pensons que cela pourra commencer à marcher dès le mois de janvier. Il faudra que nous parlions de tout cela sans trop tarder.
Je viens de lire dans “Atlantis” votre lettre sur la question de la triple enceinte ; c’est extrêmement intéressant. – Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la prétention de M. Le Cour de faire insérer dans le “Voile d’Isis”, sous prétexte de réponse à mon article, un incroyable factum contre l’Orient, dans lequel il y a à peu près autant d’erreurs que de mots. Nous allons lui opposer une fin de non-recevoir pure et simple, car nous ne voulons aucune polémique, alors que lui ne cherche que cela ; j’ai simplement mis les choses au point, et cela suffit. – Il y a aussi une espèce de folle qui, parce que j’ai écrit quelques lignes qui ont eu le malheur de lui déplaire, envoie, avec accompagnement de menaces, une longue lettre qui n’est qu’un déballage de petites histoires personnelles sans aucun intérêt pour personne. Où en arriverait-on s’il fallait insérer tout cela ?
À propos de menaces, voilà que ma digne belle-sœur, qui s’était tenue tranquille depuis quelque temps, m’annonce qu’elle va m’intenter un procès ; c’est à croire que je n’en aurai jamais fini avec tous ces ennuis ! Comme j’en suis excédé à la fin, je remets l’affaire entre les mains de gens qui m’ont promis de la réduire promptement au silence.
Parlons de choses plus intéressantes : avez-vous, dans votre collection de symboles, le Christ-Panthère ? On vient de m’envoyer d’Italie, à ce sujet, un curieux texte extrait d’un bestiaire ombrien du milieu du XIIIe siècle :
Vocase un animalia panterake, aletando, tale odore rendene lo paese no remane ferake non ce corra quando se protende,senza lo drago ke nol soferrera,lo pretioso dono che li offende.Ella se pasce per tale mainera.Omo a salute d’anima s’intendeCristo è la fera co la dolce odore,quelle ke corrono l’anime santede le quali per vivo amor si pasce.Lo drago è lo nemico traditorke de lui odorare non è possentee pena dolorosa li ne nasce.
Voici la traduction : “Un animal qui s’appelle panthère, en respirant, exhale une telle odeur que dans le pays il ne reste pas de bête qui n’accoure pour prendre le don précieux qui s’offre à elle, excepté le dragon qui ne pourrait le supporter. Elle (la panthère) se nourrit de cette manière. Un homme qui songe au salut de son âme voit que l’animal à la douce odeur est le Christ, et que ceux qui accourent (vers cette odeur) sont les âmes saintes dont il se nourrit par un vivant amour. Le dragon est le traître ennemi qui ne peut supporter le parfum (du Christ-Panthère), et il en souffre une douloureuse peine.”
Connaissez-vous l’Ordre de Saint-Michel de l’Épée ? Sinon, faites-moi penser à vous en parler.
À bientôt, j’espère, cher Monsieur et ami ; mes hommages à Madame Charbonneau, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Париж, 17 ноября 1929 г.
(перевод на русский язык отсутствует)