Blois, 4 août 1926
Cher Monsieur et ami,
Nous voici tout de même à Blois depuis huit jours, et nous n’en sommes pas fâchés ; mais j’ai dû apporter ici du travail que j’espérais bien liquider avant de quitter Paris. Je n’ai pas encore pu m’occuper de la vie de S t
Bernard, et il faut que ce soit terminé à la fin de ce mois-ci !
Ma femme continue à aller aussi bien que possible, mais se fatigue encore assez facilement, ce dont il ne faut pas s’étonner. Vous êtes tout excusé, croyez-le bien, de n’avoir pas demandé de nouvelles directement ; mon beau-frère ne nous a écrit qu’une fois, et ma belle-sœur était alors à Vichy ; voilà pourquoi votre commission n’a pas été faite. Du reste, pour simplifier la correspondance, je n’écrivais pas à toute la famille, je n’aurais pas pu y arriver ; ceux qui recevaient des nouvelles les transmettaient aux autres.
Je suis enfin débarrassé de ma grippe, mais je ressens encore la fatigue qui en est résultée ; enfin, cela se passera peu à peu, il faut du moins l’espérer.
Vos fréquents voyages à Poitiers ne vous fatiguent-ils pas trop ? Il est étonnant que les bibliothèques de cette ville n’aient pas les collections de revues aussi importantes que celles dont vous me parlez ; mais ne pourriez-vous pas, grâce à votre titre de correspondant du ministère, les faire venir d’autres bibliothèques ?
Vos nouvelles acquisitions paraissent en effet bien intéressantes ; je serai heureux de voir cela si nous allons à Loudun ; mais y arriverons-nous, et quand ? Je n’en sais trop rien encore ; enfin, dès que quelque chose se décidera, vous pouvez être sûr que je vous en aviserai.
Je comprends que vous soyez parfois un peu effrayé devant le travail que vous avez entrepris, et que les recherches nécessaires vous demandent bien du temps ; mais je suis persuadé que vous vous en tirez fort bien. Il est certain qu’il vaut mieux ne pas trop se presser que de risquer des erreurs ou des lacunes fâcheuses ; d’un autre côté, il n’est peut-être pas possible de faire quelque chose de tout à fait complet, mais la masse de documents que vous avez rassemblés est certainement bien autrement considérable déjà que tout ce qui a été utilisé par d’autres pour des travaux se rapportant à la même question ; je ne dis pas des travaux du même genre, car je crois bien qu’à vrai dire il n’en existe pas encore.
Vous pouvez garder le bulletin de S t
François-Xavier ; j’en ai encore plusieurs exemplaires, et je peux même en avoir d’autres au besoin.
J’ai envoyé hier à l’abbé Buron mon article pour septembre-octobre, sur “la Terre Sainte et le Cœur du Monde” ; il fait suite à celui dont je vous ai parlé et qui va paraître dans le n° de juillet-août. Pour celui-ci, nous avons eu une inquiétude : le cliché du marbre de S t
Denis d’Orques, qui était tout à fait nécessaire, ne pouvait pas se retrouver ; Hirt disait l’avoir envoyé à Téqui, et celui-ci disait qu’il ne l’avait pas ; enfin, il a tout de même été retrouvé, et nous en serons quittes pour un peu de retard.
Mon article sur l’Omphalos se retrouvera en grand partie dans mon étude sur le “Roi du Monde”, dont j’ai remis enfin le manuscrit à l’éditeur avant de quitter Paris ; il doit l’envoyer à l’impression sans tarder, car il voudrait que cela paraisse vers le mois de novembre, et, avec les imprimeurs, il faut s’y prendre longtemps à l’avance.
M. Le Cour a vraiment bien de la chance de pouvoir s’offrir un voyage en Grèce et en Crète ; je me demande d’ailleurs comment il s’arrange pour cela, car il paraît qu’il n’est pas riche et que son traitement du ministère n’est pas bien élevé, et les voyages sont terriblement coûteux en ce moment ; enfin, tant mieux pour lui s’il peut le faire. Seulement, je me demande quel profit il en retirera et quelles découvertes fantastiques il va encore nous rapporter ! Quant à sa “Société d’Études atlantéennes” et à tous les projets qui s’y rattachent, je crains fort que tout cela ne reste en l’air, surtout s’il n’y a pas de fonds. Il paraît qu’il annonce la création d’un “Institut atlantéen, centre du traditionalisme occidental, dont le plan magnifique existe déjà” ; je suppose que ce plan n’est autre que celui du “Temple” de Landowski, qui a figuré l’an dernier à l’Exposition des Arts décoratifs, et auquel il fait allusion dans sa lettre. Où a-t-il pris que le 24 juin était la fête du Sacré-Cœur ? Beaucoup de ses affirmations sont malheureusement de cette force-là ! J’admire aussi son post-scriptum sur le Congrès eucharistique que a eu lieu à la fin de juin, et dont, à son avis, il aurait sans doute fallu rendre compte dans le n° préparé pour le 1er juin ; et puis “Regnabit” n’est tout de même pas un organe d’informations ! – Tant mieux s’il est un peu revenu de ses préventions à mon égard ; mais je vous avoue que ses critiques ne m’ont jamais beaucoup impressionné ; seulement, je sais qu’il a la malencontreuse habitude de s’en aller faire des racontars à droite et à gauche, et c’est toujours désagréable.
Genty est allé, comme tous les ans, passer le mois de juin en Bretagne ; on lui a raconté là-bas, sur Marcel Baudoin, à peu près les mêmes choses que vous m’avez dites ; il faut donc croire que le personnage est bien connu, et peu avantageusement.
Merci de vos renseignements pour le signe dont je vous ai envoyé la reproduction la dernière fois ; il me semble bien que votre explication doit être tout à fait exacte. On m’a dit d’autre part qu’il devait s’agir d’une serrure et d’une clef, mais c’était un peu vague, et j’aime mieux vos précisions. Il faudra que je tâche de savoir, lorsque je serai de retour à Paris, quelle est exactement la localité où se trouve le chapiteau en question ; je sais seulement que c’est aux environs d’Autun. C’est dommage que la pièce dont vous me donnez le dessin soit indéchiffrable ; ce serait curieux que les deux objets soient de même provenance. En tout cas, il y aurait des choses bien intéressantes à examiner à propos du symbolisme de la clef, qui se rattache, comme vous le savez, à celui de Janus, et aussi aux figurations de l’“Axe du Monde”. Vous avez donc tout à fait raison de penser à une parenté entre la croix formée de quatre clefs et le swastika ; cela me paraît ne faire aucun doute.
M. de Frémond m’a envoyé, dans sa dernière lettre, le n° 4 du “Lion” ; je serai curieux de voir les précédents à l’occasion, mais, d’après celui-là, je crois en effet qu’il n’y a pas grand-chose à en tirer. Tout cela est vague et nébuleux, assez insignifiant même en apparence ; mais pourtant ces histoires où l’on fait intervenir des prophéties de toutes sortes ne sont jamais complètement inoffensives. Il faudrait savoir quels sont les gens qui dirigent cette publication, et quelles sont leurs intentions ; sans doute travaillent-ils pour un prétendant quelconque, mais lequel ? Je me demande si ce ne serait pas tout simplement un certain Louis de Bourbon, qui est un Naundorff de je ne sais trop quelle branche ; et voici ce qui m’a donné cette idée : ledit Louis de Bourbon publie un journal intitulé “Le Crible”, d’ailleurs assez mal rédigé, et que je reçois de temps à autre ; or il y a dans chaque n° de ce journal une note ainsi conçue : “Le journal ‘Le Crible’, voulant demeurer absolument libre, n’accepte pas d’abonnements. Pour la même raison, il n’accepte ni annonces, ni publicité. – Il invite ses ami d’aujourd’hui et ceux qui le deviendront demain, convaincus de l’utilité de sa campagne, à lui adresser leur cotisations, appuis qui permettront d’élargir et d’intensifier sa propagande.” Or vous trouverez dans le “lion” un avis identique, avec seulement quelques mots changés ; je ne peux pas croire qu’il n’y ait là qu’une simple coïncidence. J’ajoute que le prétendant en question, qui se pose nettement comme tel et se croit appelé à sauver la France, a beaucoup fréquenté les milieux occultistes ; cela peut expliquer bien des choses.
Je pense comme vous que le patronage du cardinal Dubois devrait bien suffire à nous mettre à l’abri de certaines attaques ; mais il y a des gens qui ne se contentent pas de si peu… Mais quelqu’un qui collabore à des revues qui n’ont pas plus d’imprimatur que la nôtre est-il bien qualifié pour nous chercher noise à ce sujet? Je pense à la “Revue de Philosophie”, qui ne l’a pas, bien qu’étant l’organe de l’Institut Catholique, et où il y a assez souvent des articles de Maquart. Celui-ci n’est pas l’auteur de l’ouvrage visé par le P. Anizan, qui m’a dit le nom, mais je ne peux pas arriver à m’en souvenir.
M. Thomas est en effet très prudent, et en même temps très peu “libéral” au mauvais sens de ce mot ; j’ai constaté avec beaucoup de satisfaction qu’il était aussi peu disposé que moi-même à se laisser entraîner à des concessions ou compromissions fâcheuses. Il faudra, si j’ai le plaisir de vous voir, que vous me fassiez penser à vous parler de certain congrès peu ordinaire qui s’est tenu au mois de juin. Il faudra aussi que je vous reparle des histoires de Maritain ; celui-ci est d’ailleurs en train de se faire bien du tort, dans les milieux sérieux, par son association avec Cocteau et d’autres personnages non moins extravagants.
Il y a une question qui a été soulevée à notre dernière réunion et qui est restée en suspens : doit-on, en tête de la 1re partie de “Regnabit”, mettre “Histoire et Doctrine” au lieu de “Doctrine” tout simplement comme on l’a fait jusqu’ici ? Je n’y vois pas d’inconvénient pour ma part ; et vous ? Au point de vue où nous nous plaçons l’un et l’autre, les deux choses ne peuvent guère être séparées.
Recevez, je vous prie, cher Monsieur et ami, les meilleurs compliments de ces dames, et croyez à mes sentiments les plus cordiaux.
René Guénon
Блуа, 4 августа 1926 г.
(перевод на русский язык отсутствует)