Chapitre V Questions de chronologie
Les questions relatives à la chronologie sont de celles qui embarrassent le plus les orientalistes, et cet embarras est généralement assez justifié ; mais ils ont tort, d’une part, d’attacher à ces questions une importance excessive, et, d’autre part, de croire qu’ils pourront arriver, par leurs méthodes ordinaires, à obtenir des solutions définitives, alors qu’ils n’aboutissent en fait qu’à des hypothèses plus ou moins fantaisistes, sur lesquelles ils sont d’ailleurs bien loin de s’accorder entre eux. Il y a cependant quelques cas qui ne présentent aucune difficulté réelle, du moins tant qu’on veut bien consentir à ne pas les compliquer comme à plaisir par les subtilités et les arguties d’une « critique » et d’une « hypercritique » absurdes. Tel est notamment le cas des documents qui, comme les anciennes annales chinoises, contiennent une description précise de l’état du ciel à l’époque à laquelle ils se réfèrent ; le calcul de leur date exacte, se basant sur des données astronomiques certaines, ne peut souffrir aucune ambiguïté. Malheureusement, ce cas n’est pas général, il est même presque exceptionnel, et les autres documents, les documents hindous en particulier, n’offrent pour la plupart rien de tel pour guider les recherches, ce qui, au fond, prouve simplement que leurs auteurs n’ont pas eu la moindre occupation de « prendre date » en vue de revendiquer une priorité quelconque. La prétention à l’originalité intellectuelle, qui contribue pour une bonne part à la naissance des systèmes philosophiques, est, même parmi les Occidentaux, chose toute moderne, que le moyen âge ignorait encore ; les idées pures et les doctrines traditionnelles n’ont jamais constitué la propriété de tel ou tel individu, et les particularités biographiques de ceux qui les ont exposées et interprétées sont de bien minime importance. D’ailleurs, même pour la Chine, la remarque que nous faisions tout à l’heure ne s’applique guère, à vrai dire, qu’aux écrits historiques ; mais ce sont, après tout, les seuls pour lesquels la détermination chronologique présente un véritable intérêt, puisque cette détermination même n’a de sens et de portée qu’au seul point de vue de l’histoire. Il faut signaler, d’autre part, que, pour augmenter la difficulté, il existe dans l’Inde, et sans doute aussi dans certaines civilisations éteintes, une chronologie, ou plus exactement quelque chose qui a l’apparence d’une chronologie, basée sur des nombres symboliques, qu’il ne faudrait nullement prendre littéralement pour des nombres d’années ; et ne rencontre-t-on pas quelque chose d’analogue jusque dans la chronologie biblique ? Seulement, cette prétendue chronologie s’applique exclusivement, en réalité, à des périodes cosmiques, et non pas à des périodes historiques entres les unes et les autres, il n’y a aucune confusion possible, si ce n’est par l’effet d’une ignorance assez grossière, et pourtant on est bien forcé de reconnaître que les orientalistes n’ont donné que trop d’exemples de semblables méprises.
Une tendance très générale parmi ces mêmes orientalistes est celle qui les porte à réduire le plus possible et même souvent au delà de toute mesure raisonnable l’antiquité des civilisations auxquelles ils ont affaire, comme s’ils étaient gênés par le fait que ces civilisations aient pu exister et être déjà en plein développement à des époques si lointaines, si antérieures aux origines les plus reculées qu’on puisse assigner à la civilisation occidentale actuelle, ou plutôt à celles dont elle procède directement ; leur parti pris à cet égard ne semble pas avoir d’autre excuse que celle-là, qui est vraiment par trop insuffisante. Du reste, ce même parti s’est exercé aussi sur des choses beaucoup plus voisines de l’Occident, sous tous rapports, que ne le sont les civilisations de la Chine et de l’Inde, et même celles de l’Égypte, de la Perse et de la Chaldée ; c’est ainsi qu’on s’est efforcé, par exemple, de « rajeunir » la Qabbalah hébraïque de façon à pouvoir y supposer une influence alexandrine et néoplatonicienne, alors que c’est très certainement l’inverse qui s’est produit en réalité ; et cela toujours pour la même raison, c’est-à-dire uniquement parce qu’il est convenu a priori que tout doit venir des Grecs, que ceux-ci ont eu le monopole des connaissances dans l’antiquité, comme les Européens s’imaginent l’avoir maintenant, et qu’ils ont été, toujours comme ces mêmes Européens prétendent l’être actuellement, les éducateurs et les inspirateurs du genre humain. Et pourtant Platon dont le témoignage ne devrait pas être suspect en l’occurrence, n’a pas craint de rapporter dans le Timée que les Égyptiens traitaient les Grecs d’« enfants » ; les Orientaux auraient, aujourd’hui encore, bien des raisons d’en dire autant des Occidentaux, si les scrupules d’une politesse peut-être excessive ne les empêchaient souvent d’aller jusque là. Il nous souvient cependant que cette même appréciation fut justement formulée par un Hindou qui, entendant pour la première fois exposer les conceptions de certains philosophes européens, fut si loin de s’en montrer émerveillé qu’il déclara que c’étaient là des idées bonnes tout au plus pour un enfant de huit ans !
Ceux qui trouveront que nous réduisons trop le rôle joué par les Grecs, en en faisant à peu près exclusivement un rôle d’« adaptateurs », pourraient nous objecter que nous ne connaissons pas toutes leurs idées, qu’il y a bien des choses qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Cela est vrai, sans doute, en certains cas, et notamment pour l’enseignement oral des philosophes ; mais ce que nous connaissons de leurs idées n’est-il pas tout de même largement suffisant pour nous permettre de juger du reste ? L’analogie, qui seule nous fournit le moyen d’aller, dans une certaine mesure, du connu à l’inconnu, ne peut ici que nous donner raison ; et d’ailleurs, d’après l’enseignement écrit que nous possédons il y a au moins de fortes présomptions pour que l’enseignement oral correspondant, dans ce qu’il avait précisément de spécial et d’« ésotérique », c’est-à-dire de « plus intérieur », fut, comme celui des « mystères » avec lequel il devait avoir bien des rapports, plus fortement teinté encore d’inspiration orientale. Du reste, l’« intériorité » même de cet enseignement ne peut que nous garantir qu’il était moins éloigné de sa source et moins déformé que tout autre, parce que moins adapté à la mentalité générale du peuple grec, sans quoi sa compréhension n’eût évidemment pas requis une préparation spéciale, surtout une préparation aussi longue et aussi difficile que l’était, par exemple, celle qui était en usage dans les écoles pythagoriciennes.
Du reste, les archéologues et les orientalistes seraient assez mal venus à invoquer contre nous un enseignement oral, ou même des ouvrages perdus, puisque la « méthode historique » à laquelle ils tiennent tant a pour caractère essentiel de ne prendre en considération que les monuments qu’ils ont sous les yeux et les document écrits qu’ils ont entre les mains ; et c’est là, précisément, que se montre toute l’insuffisance de cette méthode. En effet, il est une remarque qui s’impose, mais que l’on perd de vue trop souvent, et qui est la suivante : si l’on trouve, pour un certain ouvrage, un manuscrit dont on peut déterminer la date par un moyen quelconque, cela prouve bien que l’ouvrage dont il s’agit n’est certainement pas postérieur à cette date, mais c’est tout, et cela ne prouve nullement qu’il ne puisse pas lui être de beaucoup antérieur. Il peut fort bien arriver qu’on découvre par la suite d’autres manuscrits plus anciens du même ouvrage, et d’ailleurs, même si l’on n’en découvre pas, on n’a pas le droit d’en conclure qu’il n’en existe pas ni à plus forte raison qu’il n’en ait jamais existé. S’il en existe encore, dans le cas d’une civilisation qui a duré jusqu’à nous, il est au moins vraisemblable que, le plus souvent, ils ne sont pas livrés au hasard d’une découverte archéologique comme celles que l’ont peut faire quand il s’agit d’une civilisation disparue, et il n’y a d’autre part, aucune raison d’admettre que ceux qui les conservent se croiront tenus un jour ou l’autre de s’en dessaisir au profit des érudits occidentaux, d’autant mieux qu’il peut s’attacher à leur conservation un intérêt sur lequel nous n’insisterons pas, mais auprès duquel la curiosité, même décorée de l’épithète « scientifique », est de fort peu de prix. D’un autre côté, pour ce qui est des civilisations disparues, on est bien forcé de se rendre compte que, en dépit de toutes les recherches et de toutes les découvertes, il y a une multitude de documents que l’on ne retrouvera jamais, pour la simple raison qu’ils ont été détruits accidentellement ; comme les accidents de ce genre ont été, dans bien des cas, contemporains des civilisations mêmes dont il s’agit, et non pas forcément postérieurs à leur extinction, et comme nous pouvons encore en constater assez fréquemment de semblables autour de nous, il est extrêmement probable que la même chose a dû se produire aussi, plus ou moins, dans les autres civilisations qui se sont prolongées jusqu’à notre époque ; il y a même d’autant plus de chances pour qu’il en ait été ainsi qu’il s’est écoulé, depuis l’origine de ces civilisations, une plus longue succession de siècles. Mais il y a encore quelque chose de plus : même sans accident, les manuscrits anciens peuvent disparaître d’une façon toute naturelle, normale en quelque sorte, par usure pure et simple ; dans ce cas, ils sont remplacés par d’autres qui se trouvent nécessairement être d’une date plus récente, et qui sont les seuls dont on pourra par la suite constater l’existence. On peut s’en faire une idée, en particulier, par ce qui se passe d’une façon constante dans le monde musulman : un manuscrit circule et est transporté, suivant les besoins, d’un centre d’enseignement dans un autre, et parfois en des régions fort éloignées, jusqu’à ce qu’il soit assez gravement endommagé par l’usage pour être à peu près hors de service : on en fait alors une copie aussi exacte que possible, copie qui tiendra désormais la place de l’ancien manuscrit, que l’on utilisera de la même manière, et qui sera elle-même remplacée par une autre quand elle sera détériorée à son tour, et ainsi de suite. Ces remplacements successifs peuvent assurément être fort gênants pour les recherches spéciales des orientalistes ; mais ceux qui y procèdent ne se soucient guère de cet inconvénient et, même s’ils en avaient connaissance, ils ne consentiraient pas pour si peu à changer leurs habitudes. Toutes ces remarques sont si évidentes en elles-mêmes qu’elles ne vaudraient peut-être même pas la peine d’être formulées, si le parti pris que nous avons signalé chez les orientalistes ne les aveuglait au point de leur cacher entièrement cette évidence.
Maintenant, il est un autre fait dont ne peuvent guère tenir compte, sans être en désaccord avec eux-mêmes les partisans de la « méthode historique » : c’est que l’enseignement oral a précédé presque partout l’enseignement écrit, et qu’il a été seul en usage pendant des périodes qui ont pu être fort longues, encore que leur durée exacte soit difficilement déterminable. D’une façon générale, un écrit traditionnel n’est, dans la plupart des cas, que la fixation relativement récente d’un enseignement qui s’était tout d’abord transmis oralement, auquel il est bien rare qu’on puisse assigner un auteur ainsi, alors même qu’on serait certain d’être en possession du manuscrit primitif, ce dont il n’y a peut-être aucun exemple, il faudrait encore savoir combien de temps avait duré sa transmission orale antérieure, et c’est là une question qui risque de rester le plus souvent sans réponse. Cette exclusivité de l’enseignement oral a pu avoir des raisons multiples, et elle ne suppose pas nécessairement l’absence de l’écriture, dont l’origine est certainement fort lointaine, tout au moins sous la forme idéographique, dont la forme phonétique n’est qu’une dégénérescence causée par un besoin de simplification. On sait, par exemple, que l’enseignement des Druides demeura toujours exclusivement oral, même à une époque où les Gaulois connaissaient sûrement l’écriture puisqu’ils se servaient couramment d’un alphabet grec dans leurs relations commerciales ; aussi l’enseignement druidique n’a-t-il laissé aucune trace authentique, et c’est tout au plus si l’on peut en reconstituer plus ou moins, exactement quelques fragments bien restreints. Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que la transmission orale dût altérer l’enseignement à la longue ; étant donné l’intérêt que présentait sa conservation intégrale il y a au contraire toute raison de penser que les précautions nécessaires étaient prises pour qu’il se maintînt toujours identique, non seulement dans le fond, mais même dans la forme ; et on peut constater que ce maintien est parfaitement réalisable par ce qui a lieu aujourd’hui encore chez tous les peuples orientaux, pour lesquels la fixation par l’écriture n’a jamais entraîné la suppression de la tradition orale ni été considérée comme capable d’y suppléer entièrement. Chose curieuse, on admet communément que certaines œuvres n’ont pas été écrites dès leur origine ; on l’admet notamment pour les poèmes homériques dans l’antiquité classique, pour les chansons de geste au moyen âge ; pourquoi donc ne voudrait-on plus admettre la même chose lorsqu’il s’agit d’œuvres se rapportant, non plus à l’ordre simplement littéraire, mais a l’ordre de l’intellectualité pure, où la transmission orale a des raisons beaucoup plus profondes ? Il est vraiment inutile d’insister davantage là dessus, et, quant à ces raisons profondes auxquelles nous venons de faire allusion, ce n’est pas ici le lieu de les développer ; nous aurons d’ailleurs l’occasion d’en dire quelques mots par la suite.
Il reste un dernier point que nous voudrions indiquer dans ce chapitre : c’est que, s’il est souvent bien difficile de situer exactement dans le temps une certaine période de l’existence d’un peuple antique, il l’est quelquefois presque autant, si étrange que cela puisse paraître, de la situer dans l’espace. Nous voulons dire par là que certains peuples ont pu, à diverses époques, émigrer d’une région à une autre, et que rien ne nous prouve que les ouvrages qu’ont laissés les anciens Hindous ou les anciens Perses, par exemple, aient été tous composé dans les pays où vivent actuellement leurs descendants. Bien plus, rien ne nous le prouve même dans le cas où ces ouvrages contiennent la désignation de certains lieux, les noms de fleuves ou de montagnes que nous connaissons encore, car ces mêmes noms ont pu être appliqué successivement dans les diverses régions où le peuple considéré s’est arrêté au cours de ses migrations. Il y a là quelque chose d’assez naturel : les Européens actuels n’ont-ils pas fréquemment l’habitude de donner, aux villes qu’ils fondent dans leurs colonies et aux accidents géographiques qu’ils y rencontrent, des appellations empruntées à leur pays d’origine ? On a discuté parfois la question de savoir si l’Hellade des temps homériques était bien la Grèce des époques plus récentes, ou si la Palestine biblique était vraiment la région que nous désignons encore par ce nom : les discussions de ce genre ne sont peut-être pas si vaines qu’on le pense d’ordinaire, et la question a tout au moins lieu de se poser même si, dans les exemples que nous venons de citer il est assez probable qu’elle doive être résolue par l’affirmative. Par contre, en ce qui concerne l’Inde védique, il y a bien des raisons de répondre négativement à une question de ce genre ; les ancêtres des Hindous ont dû à une époque d’ailleurs indéterminée, habiter une région fort septentrionale, puisque, suivant certains textes, il arrivait que le soleil y fît le tour de l’horizon sans se coucher ; mais quand ont-ils quitté cette demeure primitive, et au bout de combien d’étapes sont-ils parvenus de là dans l’Inde actuelle ? Ce sont des questions intéressantes à un certain point de vue, mais que nous nous contentons de signaler sans prétendre les examiner ici, car elles ne rentrent pas dans notre sujet. Les considérations que nous avons traitées jusqu’ici ne constituent que de simples préliminaires, qui nous ont paru nécessaires avant d’aborder les questions proprement relatives à l’interprétation des doctrines orientales ; et, pour ces dernières questions, qui font notre objet principal, il nous faut encore signaler un autre genre de difficultés.
Глава 5 Вопросы хронологии
Вопросы хронологии входят в разряд тех, которые более остальных ставят в тупик ориенталистов, и их недоумение, как правило, небезосновательно; с одной стороны они ошибаются, придавая им такое чрезмерное значение, а с другой, – пытаясь досконально разрешить их с помощью своих обычных методов, при которых выводы, получаемые на основании множества странных гипотез, далеки даже от согласованности между собой. Хотя существуют и случаи, которые, если воздержаться от умышленного усложнения их введением «критических» и «сверхкритических» аргументов и бесполезных придирок, не вызывают особых сложностей. Примером такого рода является факт существования китайских хроник, которые содержат точное описание состояния звёздного неба на момент их составления; расчёты для определения их точной даты, основываясь на неопровержимости астрономических данных, не должны подвергаться никаким сомнениям. К сожалению, так бывает не во всех случаях, и на деле этот случай можно назвать почти исключительным, потому как другие тексты, в частности индусские, не предоставляют ничего для такого рода исследований, что, между прочим, говорит только о том, что их авторы не были ни в коей мере заинтересованы в «самодатировании» с целью провозглашения первенства в чём бы то ни было. Стремление к интеллектуальной оригинальности, сыгравшее определённую роль в появлении философских школ, есть сугубо современная тенденция даже для Запада, неизвестная ещё в Средневековье; сами идеи и традиционные учения никогда не были собственностью того или иного индивида, и подробностям биографии их учителей и последователей всегда придавали наименьшее значение. Кроме того, даже в случае Китая наше недавнее замечание применимо только к историческим текстам, единственно для которых имеет ценность датировка, потому как такие изыскания имеют важность только с точки зрения истории. Более того, вдобавок к имеющимся сложностям нужно заметить, что в Индии, как и, несомненно, в некоторых исчезнувших цивилизациях, существует система хронологии, или, точнее, нечто внешне с ней схожее, что основывается на символических числах, которые не должны приниматься как буквальное летоисчисление; и разве не нечто схожее встречается в хронологии библейской? Эта условная хронология на деле должна применяться к космическим, а не к историческим периодам; и их никак нельзя смешивать, если только не из вопиющего невежества; тем не менее можно проследить, как часто ориенталисты совершали ошибки такого рода.
Среди этих же ориенталистов наблюдается общая склонность преуменьшать древность исследуемых цивилизаций настолько, насколько возможно, и нередко это просто переходит все разумные границы, как если бы они буквально ставили сами себя в неудобное положение только тем фактом, что эти цивилизации могли существовать уже в полном расцвете в очень отдалённые времена, задолго до самого зарождения нашей сегодняшней цивилизации или даже тех, из которых она напрямую производна; только такое объяснение может быть высказано для извинения их пристрастных идей – объяснение, впрочем, весьма жалкое. Более того, та же предвзятость возымела действие в случаях значительно более близких Западу во всех отношениях, чем цивилизации Индии и Китая или даже Египта, Персии и Халдеи: таковы, в частности, попытки изменить датировку еврейской Каббалы так, чтоб заподозрить в ней Александрийские и неоплатонические влияния, когда в действительности имело место обратное. Причина такой путаницы лежит, как обычно, в заведомой установке, будто всё что ни есть a priori происходит от греков, и именно они имели монополию на знание в древности точно так же, как европейцы воображают себя его единственными обладателями сегодня, будто им было предначертано нести знание всему человечеству и быть источником всеобщего вдохновения. В то же время Платон, в свидетельствах которого по этому вопросу нельзя сомневаться, не побоялся высказать в диалоге «Тимей», что египтяне сравнивали греков с «детьми»; сегодняшние народы Востока имели бы все основания говорить то же о Западе, если их бы их почти избыточная вежливость позволяла им заходить так далеко. Хотя, мы можем вспомнить случай, когда именно такое мнение было высказано индусом, который, услышав высказанные впервые идеи некоторых европейских философов был настолько далёк от восхищения, что признал их уместными, в лучшем случае, для восьмилетнего ребёнка.
Если кто-то считает, что мы незаслуженно преуменьшаем роль греков, говоря о них только как о «подражателях», может последовать возражение, что мы не ознакомились со всеми их идеями, и что существует ещё многое, что нам неизвестно. В некоторых отношениях это, конечно, будет справедливо, в частности, в случае устного обучения философов; но не достаточно ли того, что нам действительно известно, чтобы судить обо всё остальном? Аналогия, являющаяся единственным доступным средством продвижения от неизвестного к известному, не может не обязать нас поступить так; более того, согласно имеющимся у нас письменным источникам, есть серьёзные причины предполагать, что это устное обучение, именно настолько, насколько оно содержало нечто особое и «эзотерическое», то есть обладающее внутренней природой, было как раз ещё более вдохновлено Востоком, с которым оно и должно во многих отношениях иметь связи. В самом деле, сама внутренняя суть такого учения только способствовала тому, что оно оставалось ближе к своим источникам и было менее прочих искажено временем, потому как в меньшей мере приспосабливалось к усреднённому мышлению греков; иначе его восприятие точно не требовало бы специального обучения, обучения даже трудного и длительного, какое, например, практиковалось в пифагорейских школах.
Кроме того, археологи и ориенталисты вряд ли смогут возразить нам, основываясь на устных учениях или даже утерянных работах, потому как «исторический метод», которого они так старательно придерживаются, имеет своей неотъемлемой чертой признание только видимых памятников и документов, которые можно подержать в руках; и именно в этом и заключается его недостаточность. В этой связи мы обратим внимание на то, что обычно теряют из вида, а именно: если обнаруживается рукопись какого-то текста, дата которой установлена тем или иным способом, этим, не сомневаясь, доказывают, что и сам текст следует датировать этой же датой, и не более; возможность того, что текст был составлен значительно раньше, без колебаний исключается. Вполне возможно, что позже будут найдены более древние рукописи того же текста, но если даже и нет, это не даёт права заключать, будто их не существует, и тем более – никогда и не было. Более того, в случае существующих и ныне цивилизаций очевидно, что используемые ею книги не были открыты археологами, как в случае исчезнувших; с другой стороны, так же трудно поверить, что хранители таких книг однажды почувствуют себя обязанными поделиться ими на благо учёных Запада, что ещё менее вероятно ввиду того, что их хранению может придаваться иное значение, на котором мы не будем сейчас задерживаться, значение, по сравнению с которым любое любопытство, даже украшенное эпитетом «научного», не достойно никакого внимания. С другой стороны, в случае исчезнувших цивилизаций придётся признать, что, несмотря на упорные исследования и многие открытия, не может не существовать огромное число текстов, которые навсегда останутся неизвестными по простой причине утраты по воле случая. Случайности такого рода часто имели место ещё при жизни этих цивилизаций, и не обязательно произошли до их угасания. Подобное можно наблюдать и сейчас, и очень возможно, что таким образом это и происходит в цивилизациях, продолжающих существовать и ныне; это выглядит наиболее правдоподобным в длинной череде веков, прошедших с их зарождения. Но также следует заметить, что даже без случайностей древние рукописи могут исчезать совершенно обычным, так называемым нормальным образом, в результате износа; и тогда они заменяются другими, которые, само собой, сделаны позже, и с течением времени становятся единственными, о существовании которых можно утверждать. Хорошее представление об этом процессе можно получить, пронаблюдав, как это всегда происходило в мусульманском мире: рукопись передаётся от одного образовательного центра к другому, часто очень удалённому, до тех пор, пока не затирается использованием настолько, что становится непригодной; тогда делается список, точный настолько, насколько это возможно, и эта копия с момента создания занимает место старшей рукописи и используется точно так же, пока не будет заменена на следующую, и так далее. Эти последовательные замены, несомненно, могут составить большую помеху в специальных исследованиях ориенталистов; но занятые подобной работой не придают значения подобным соображениям, а даже если и осознают это, то всё равно ни за что не изменят свои привычки на столь незначительном основании. Эти замечания настолько очевидны, что их едва ли стоило бы делать, если бы указанные нами предубеждения не ослепляли ориенталистов настолько, чтобы скрывать это от их глаз.
Есть и ещё одно обстоятельство, которое сторонники «исторического метода» едва ли могут принять к рассмотрению без того, чтобы не разойтись со своими же принципами, и состоит оно в том, что устное обучение почти везде предшествовало письменному, и этот способ обучения использовался в периоды очень большой возможной продолжительности, определить длительность которых весьма непросто. Чаще всего традиционный текст – лишь относительно недавняя запись того, что передаётся устно и редко имеет определённого автора; посему даже если кто-то уверен в обладании исходной рукописью, хотя на деле таких случаев, похоже, не известно, это не отменяет вопроса о предшествующей устной передаче, который, как правило, остаётся без ответа. Это неизменное предпочтение устной передачи могло существовать по нескольким причинам и вовсе не означает отсутствие письменности, происхождение которой, несомненно, является очень древним; по меньшей мере это относится к её идеографической форме, по сравнению с которой фонетическая есть только деградация с целью упрощения. Известно, к примеру, что учение друидов всегда оставалось полностью устным даже тогда, когда галлы были точно знакомы с письмом, раз они свободно пользовались греческим алфавитом в торговых сделках; а об учении друидов не имеется доподлинных свидетельств, и лучшее, что можно сделать – сопоставить, в меру возможности, редкие уцелевшие остатки. В то же время, будет ошибкой полагать, что устная передача обязательно изменяет учение за долгий срок: напротив – ввиду важности, придаваемой его цельному сохранению, есть все основания полагать, что принимались любые необходимые меры предосторожности для поддержания его в первоначальном виде, и не только в содержании, но даже по форме; в том, что подобное сохранение вполне возможно, можно убедиться, наблюдая, как это происходит даже в наши дни среди всех восточных народов, у которых запись никоим образом не повлекла ущемления устной передачи, так как никогда не признавалась полностью достойной заменой. Любопытно, что повсеместно признаётся, что некоторые древние тексты не были записаны в момент своего составления; примерами такого рода являются: история возникновения и более поздней записи гомеровского эпоса в классической античности или героических поэм в эпоху Средних веков; почему же это не принимают во внимание, когда речь идёт уже не о работах литературного порядка, но о порядке чисто интеллектуальном, при котором именно устная передача важна из-за причин значительно более глубокого рода? Не стоит более на этом настаивать, так как сейчас не самый подходящий момент разбирать упомянутые нами глубокие причины; у нас будет ещё возможность сказать о них позже.
Есть ещё кое-что, о чём бы мы хотели упомянуть в этой главе: насколько сложно установить со всей определённостью точное время существования древних народов, настолько же сложно, как бы странно это ни выглядело, определить его место: под этим мы подразумеваем, что некоторые народы могли неоднократно мигрировать, и нет никаких оснований заявлять, что тексты, оставшиеся от древних индусов или персов, сложены целиком там, где сейчас живут их потомки. Более того, нет никакой уверенности даже при упоминании конкретных мест, например, известных нам рек и гор, потому как эти имена могли с равным успехом применяться в разных областях, в которых люди временно пребывали по ходу миграций. В этом нет ничего неестественного: разве современные европейцы не имеют обыкновения давать названия из своей страны городам, основанным ими в колониях, или чему-либо ещё? Иногда поднимаются споры – совпадала ли на самом деле Эллада эпохи Гомера с древней Грецией, и была ли библейская Палестина действительно той областью, которая известна сегодня под этим именем; обсуждения такого рода, возможно, вовсе не настолько безосновательны, как обычно считают, и подобный вопрос является оправданным, даже если ответ на него утвердительный, как в двух приведенных выше примерах. В то же время, в случае ведической Индии существуют многие причины считать иначе. В неопределённо отдалённые эпохи предки индийцев должны были населять значительно более северные области, так как, согласно определённым текстам, упоминается вращение солнца вдоль горизонта без его захода; но, когда они покинули это начальное место обитания, и за сколько этапов они достигли Индии наших дней? С определённой точки зрения это интересно для исследования, но мы можем удовлетвориться только упоминанием, не вдаваясь в подробное рассмотрение, так как это не относится к нашей теме. Рассмотренные выше вопросы являются только вводными, хотя и необходимыми перед тем, как приступить к непосредственному разъяснению восточных учений, являющихся главным объектом нашего исследования, и сейчас мы должны уделить внимание ещё кое-каким сложностям.