Première partie. Considérations préliminaires
Chapitre premier Orient et Occident
La première chose que nous ayons à faire dans l’étude que nous entreprenons, c’est de déterminer la nature exacte de l’opposition qui existe entre l’Orient et l’Occident, et tout d’abord, pour cela, de préciser le sens que nous entendons attacher aux deux termes de cette opposition. Nous pourrions dire, pour une première approximation, peut-être un peu sommaire, que l’Orient, pour nous, c’est essentiellement l’Asie, et que l’Occident, c’est essentiellement l’Europe ; mais cela même demande quelque explications.
Quand nous parlons, par exemple, de la mentalité occidentale ou européenne, en employant indifféremment l’un ou l’autre de ces deux mots, nous entendons par là la mentalité propre à la race européenne prise dans son ensemble. Nous appellerons donc européen tout ce qui se rattache à cette race, et nous appliquerons cette dénomination commune à tous les individus qui en sont issus, dans quelque partie du monde qu’ils se trouvent : ainsi, les Américains et les Australiens, pour ne citer que ceux-là, sont pour nous des Européens, exactement au même titre que les hommes de même race qui ont continué à habiter l’Europe. Il est bien évident, en effet, que le fait de s’être transporté dans une autre région, ou même d’y être né, ne saurait par lui-même modifier la race, ni par conséquent, la mentalité qui est inhérente à celle-ci, et, même si le changement de milieu est susceptible de déterminer tôt ou tard certaines modifications, ce ne seront que des modifications assez secondaires, n’affectant pas les caractères vraiment essentiels de la race, mais faisant parfois ressortir au contraire plus nettement certains d’entre eux. C’est ainsi qu’on peut constater sans peine, chez les Américains, le développement poussé à l’extrême de quelques-unes des tendances qui sont constitutives de la mentalité européenne moderne.
Une question se pose cependant ici, que nous ne pouvons pas nous dispenser d’indiquer brièvement : nous avons parlé de la race européenne et de sa mentalité propre ; mais y a-t-il véritablement une race européenne ? Si l’on veut entendre par là une race primitive, ayant une unité originelle et une parfaite homogénéité, il faut répondre négativement, car personne ne peut contester que la population actuelle de l’Europe se soit formée par un mélange d’éléments appartenant à des races fort diverses, et qu’il y ait des différences ethniques assez accentuées, non seulement d’un pays à un autre, mais même à l’intérieur de chaque groupement national. Cependant, il n’en est pas moins vrai que les peuples européens présentent assez de caractères communs pour qu’on puisse les distinguer nettement de tous les autres ; leur unité, même si elle est plutôt acquise que primitive, est suffisante pour qu’on puisse parler, comme nous le faisons, de race européenne. Seulement, cette race est naturellement moins fixe et moins stable qu’une race pure ; les éléments européens, en se mêlant à d’autres races, seront plus facilement absorbés, et leurs caractères ethniques disparaîtront rapidement ; mais ceci ne s’applique qu’au cas où il y a mélange, et, lorsqu’il y a seulement juxtaposition, il arrive au contraire que les caractères mentaux, qui sont ceux qui nous intéressent le plus, apparaissent en quelque sorte avec plus de relief. Ces caractères mentaux sont d’ailleurs ceux pour lesquels l’unité européenne est la plus nette : quelles qu’aient pu être les différences originelles à cet égard comme aux autres, il s’est formé peu a peu au cours de l’histoire, une mentalité commune à tous les peuples de l’Europe. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas une mentalité spéciale à chacun de ces peuples mais les particularités qui les distinguent ne sont que secondaires par rapport à un fond commun auquel elles semblent se superposer : ce sont en somme comme des espèces d’un même genre. Personne, même parmi ceux qui doutent qu’on puisse parler d’une race européenne n’hésitera à admettre l’existence d’une civilisation européenne ; et une civilisation n’est pas autre chose que le produit et l’expression d’une certaine mentalité.
Nous ne chercherons pas à préciser dès maintenant les traits distinctifs de la mentalité européenne, car ils ressortiront suffisamment de la suite de cette étude ; nous indiquerons simplement que plusieurs influences ont contribué à sa formation : celle qui y a joué le rôle prépondérant est incontestablement l’influence grecque ou, si l’on veut, gréco-romaine. L’influence grecque est à peu près exclusive en ce qui concerne les points de vue philosophique et scientifique, malgré l’apparition de certaines tendances spéciales, et proprement modernes, dont nous parlerons plus loin. Quant à l’influence romaine, elle est moins intellectuelle que sociale, et elle s’affirme surtout dans les conceptions de l’état, du droit et des institutions ; du reste, intellectuellement, les Romains avaient presque tout emprunté au Grecs, de sorte que, à travers eux, ce n’est que l’influence de ces derniers qui a pu s’exercer encore indirectement. Il faut signaler aussi l’importance, au point de vue religieux spécialement, de l’influence judaïque, que nous retrouverons d’ailleurs également dans une certaine partie de l’Orient ; il y a là un élément extra-européen dans son origine, mais qui n’en est pas moins, pour une part, constitutif de la mentalité occidentale actuelle.
Si maintenant nous envisageons l’Orient, il n’est pas possible de parler d’une race orientale, ou d’une race asiatique, même avec toutes les restrictions que nous avons apportées à la considération d’une race européenne. Il s’agit ici d’un ensemble beaucoup plus étendu comprenant des populations bien plus nombreuses, et avec des différences ethniques bien plus grandes ; on peut distinguer dans cet ensemble plusieurs races plus ou moins pures, mais offrant des caractéristiques très nettes, et dont chacune a une civilisation propre, très différente des autres : il n’y a pas une civilisation orientale comme il y a une civilisation occidentale, il y a en réalité des civilisations orientales. Il y aura donc lieu de dire des choses spéciales pour chacune de ces civilisations, et nous indiquerons par la suite quelles sont les grandes divisions générales qu’on peut établir sous ce rapport ; mais, malgré tout, on y trouvera, si l’on s’attache moins à la forme qu’au fond, assez d’éléments ou plutôt des principes communs pour qu’il soit possible de parler d’une mentalité orientale, par opposition à la mentalité occidentale.
Quand nous disons que chacune des races de l’Orient a une civilisation propre, cela n’est pas absolument exact ; ce n’est même rigoureusement vrai que pour la seule race chinoise, dont la civilisation a précisément sa base essentielle dans l’unité ethnique. Pour les autres civilisations asiatiques, les principes d’unité sur lesquels elles reposent sont d’une nature toute différente, comme nous aurons à l’expliquer plus tard, et c’est ce qui leur permet d’embrasser dans cette unité des éléments appartenant à des races extrêmement diverses. Nous disons civilisations asiatiques, car celles que nous avons en vue le sont toutes par leur origine, alors même qu’elles se sont étendues sur d’autres contrées, comme l’a fait surtout la civilisation musulmane. D’ailleurs, il va sans dire que, à part les éléments musulmans, nous ne regardons point comme orientaux les peuples qui habitent l’Est de l’Europe et même certaines régions voisines de l’Europe : il ne faudrait pas confondre un Oriental avec un Levantin, qui en est plutôt tout le contraire, et qui, pour la mentalité tout au moins, a les caractères essentiels d’un véritable Occidental.
On ne peut qu’être frappé à première vue de la disproportion des deux ensembles qui constituent respectivement ce que nous appelons l’Orient et l’Occident ; s’il y a opposition entre eux, il ne peut y avoir vraiment équivalence ni même symétrie entre les deux termes de cette opposition. Il y a à cet égard une différence comparable à celle qui existe géographiquement entre l’Asie et l’Europe, la seconde n’apparaissant que comme un simple prolongement de la première ; de même, la situation vraie de l’Occident par rapport à l’Orient n’est au fond que celle d’un rameau détaché du tronc, et c’est ce qu’il nous faut maintenant expliquer plus complètement.
Раздел I. Предварительные вопросы
Глава 1 Восток и Запад
Первое, что необходимо сделать в исследовании, за которое мы принялись, – определить точную природу противопоставления, разделяющего Восток и Запад, и обозначить на этом основании значение, которое, как мы считаем, надо придать каждой из сторон этой противоположности. На первый взгляд и с некоторым приближением можно сказать, что Восток для нас есть именно Азия, а Запад – Европа; но уже это требует некоторых пояснений.
Когда, например, мы говорим о западном или европейском мышлении, употребляя эти два определения без различия, мы подразумеваем мышление, присущее всей европейской расе. Тем самым, мы будем называть европейским всё ей присущее и закрепим это общее наименование за всеми происходящими из неё индивидами, какую бы часть света они не населяли: поэтому американцы или австралийцы, если ограничиться двумя примерами, суть европейцы с нашей точки зрения и относятся к точно той же категории, что и люди этой же расы, продолжающие жить в Европе. Вполне понятно, что переезд в другое место или даже рождение там не могут, сами по себе, изменить расу, а следовательно, и присущее ей мышление; и даже если смена окружения рано или поздно вызовет некоторые изменения вторичного порядка, то они не изменят основополагающие черты расы, а вместо того даже подчеркнут некоторые из имеющихся. Так, легко заметить, что некоторые склонности, определяющие отдельные стороны современного европейского мышления, были доведены до крайности в случае Америки.
Однако здесь встаёт вопрос, на полное рассмотрение которого мы не посягаем – мы говорим о европейской расе и об её особом мышлении, но существует ли эта раса на самом деле? Если под этим подразумевается некая исходная раса, обладающая изначальным единством и безупречной однородностью, то ответ будет отрицательным, так как никто не сомневается, что сегодняшнее население Европы создано смешением различных рас, и что существуют весьма ощутимые этнические различия не только между странами, но даже внутри самих национальных групп. Тем не менее верно и то, что европейцы имеют достаточно общих черт, позволяющих с лёгкостью отличать их от всех других; этого единства, скорее приобретённого, нежели изначального, вполне достаточно, чтобы говорить, как мы это делаем, о европейской расе, но только эта раса сама по себе менее очерчена и стабильна чем любая чистая, так как при смешении с другими расами европейские составляющие с лёгкостью поглощаются, а соответствующие национальные характеристики быстро исчезают. Но это справедливо только в случае смешанных браков; когда же речь идёт о соприкосновении, свойства ума, а точнее те из них, которые нас интересуют более остальных, напротив, проявляются обострённо. Более того, это как раз те качества, которые являются наиболее общими для европейцев: какими бы ни были изначальные отличия в этом отношении, как и в других, общее для всех европейцев мышление складывалось постепенно, с ходом истории. Это не значит, что не существует личных черт у каждого человека из этой совокупности, но значит, что различное между ними имеет только второстепенную важность ввиду общей основы, на которой всё стоит: говоря кратко, это только виды одного общего рода. Даже среди тех, кто сомневается в возможности говорить о европейской расе как таковой, никто не усомнится в существовании европейской цивилизации; а цивилизация есть не что иное, как продукт и выражение определённого мышления.
Мы не будем стремиться незамедлительно определить отличительные черты европейского мышления, потому как они сами в достаточной мере проявятся в ходе изложения; мы только заметим, что есть ряд влияний, внёсших вклад в его формирование, преобладающим из которых, несомненно, является греческое, или, если угодно, греко-римское. Настолько, насколько речь идёт о философской или научной точке зрения, греческое влияние на деле преобладает, несмотря на появление некоторых сугубо современных тенденций, о которых мы будем говорить далее. Что касается римского влияния, оно имеет скорее социальный, нежели интеллектуальный характер, и прослеживается особенно отчётливо в понятиях государства, закона и институтов; кроме того, в интеллектуальном плане римляне позаимствовали почти всё у греков. Таким образом, здесь можно говорить о расширенном греческом влиянии, которое проявило себя не прямо, а через посредство Рима. Также стоит отметить, в особенности с религиозной точки зрения, важность иудейского влияния, которое можно заметить в некоторых восточных областях; здесь мы имеем дело с элементами внеевропейского происхождения, но, тем не менее, частично составляющими европейское мышление.
Если обратиться к Востоку, то нет возможности говорить о восточной или азиатской расе таким же образом, даже со всеми оговорками, сделанными для описания расы европейской. Здесь мы имеем дело с более широкой совокупностью, содержащей намного больше народностей и проявляющей более значительные этнические различия; в этой совокупности могут быть выделены несколько более или менее чистых рас, имеющих чётко прослеживаемые особенности и обладающих цивилизациями, значительно отличающимися от остальных; нельзя сказать, что восточная цивилизация существует таким же образом, как западная, хотя бы потому, что на Востоке их на самом деле несколько. Таким образом, мы получаем возможность отдельно рассмотреть каждую из них, и в процессе этого рассмотрения обозначим наиболее общие границы, которые можно установить; но несмотря ни на что, если не заботиться о форме более, чем о смысле, для цивилизаций Востока могут быть выделены неотъемлемые общие составляющие, или, скорее, принципы, что позволит говорить о восточном мышлении как о противоположном западному.
Когда мы говорим, что каждая из восточных рас имеет свою собственную цивилизацию, мы делаем некоторое допущение; так как это в точности относится только к китайской расе, цивилизация которой имеет своим основанием этническое единство. В случае других азиатских цивилизаций принципы единства, лежащие в их основе, имеют полностью иной характер, как будет разъяснено далее, и именно это позволяет им охватывать этим единством составляющие из глубоко различных рас. Мы говорим об азиатских цивилизациях, подразумевая их происхождение, даже при последующем распространении в другие области, что относится, главным образом, к исламской цивилизации. Но мы настаиваем на том, что, за исключением исламских составляющих, мы ни в коей мере не признаём представителями Востока народы восточной Европы, и даже некоторых прилежащих районов: не стоит считать таковыми ближневосточные народы, которые, скорее, напротив проявляют типичные западные черты как минимум в том, что касается склада ума.
С первого взгляда нетрудно удивиться несоразмерности двух совокупностей, которые составляют то, что мы назвали соответственно Востоком и Западом; хотя они и могут выглядеть как противоположные, между ними нет никакой равнозначности и даже симметрии. Разница сопоставима с той, что существует географически между Азией и Европой, где вторая является только продолжением первой; таким же образом, строго говоря, положение Запада в отношении Востока равно положению ветви, растущей из ствола, и теперь нашей задачей будет объяснить это более полно.