Le Caire, 18 octobre 1930
Mon cher ami,
Décidément, je ne bougerai pas d’ici avant l’hiver, à moins qu’il ne survienne quelque chose de tout à fait imprévue ; je le regrette parce que cela me privera plus longtemps de revoir les amis, mais, à tout autre point de vue, c’est préférable. Sans parler de la saison plutôt défavorable pour aller en France, il y a ici bien des choses en train que je ne peux laisser en ce moment ; on va commencer incessamment la traduction arabe de certains de mes livres. Il est probable qu’on va commencer par “L’Homme et son devenir”, car il n’existe rien ici sur les doctrines de l’Inde, et il y a beaucoup de gens qui voudraient les connaître.
D’autre part, il y a encore quelque chose que, naturellement, je ne peux pas dire à tout le monde, mais dont je dois tenir compte : j’ai été averti qu’il y aurait danger à faire le voyage en ce moment ; les gens que vous savez en profiteraient pour recommencer leur petit travail...
En écrivant l’autre jour à Clavelle, je l’ai prié de demander à Chacornac de continuer les envois de revues jusqu’à nouvel ordre ; vous serez bien aimable de vous assurer que la commission a été faite.
La mise au net du “Symbolisme de la Croix” est terminée ; je vais expédier le manuscrit un de ces jours. Rouhier m’écrit qu’il a trouvé un imprimeur qui a promis de faire le travail en un mois et demi ; mais, malheureusement, on ne sait que trop ce que valent les promesses des imprimeurs ! Enfin, il faut espérer tout de même que cela ne traînera pas trop.
Pour l’affaire de la collection Senart, c’est une belle gaffe qui a été faite : les deux Ganêsha avaient été faits en même temps par le même dessinateur, et l’autre avait été commandé un peu avant le nôtre ; on s’était arrangé de façon à ce qu’il n’y ait pas de confusion possible, ce qui était d’ailleurs facile, car Foucher, qui dirige la collection en question, voulait quelque chose de plutôt fantaisiste, tandis que, naturellement, nous voulions au contraire un Ganêsha d’un caractère tout à fait traditionnel. Dès que j’ai su la chose, j’ai écrit à Rouhier pour lui expliquer ce qu’il en était et lui demander de retirer sa protestation, et, en même temps, j’ai écrit à Roches pour arranger les choses ; il faut donc espérer que cela n’aura pas de suite, mais c’est un peu ennuyeux tout de même.
Si vous voyez de Mengel, vous serez bien aimable de lui dire qu’il veuille bien m’excuser de n’avoir pas encore répondu à sa lettre ; je tâcherai de le faire d’ici peu.
J’ai en effet appris il y a déjà plusieurs mois la mort bien imprévu de ce pauvre M. Cahen ; je vois que j’aurai oublié de vous le dire...
Le nº sur le Gnosticisme est très bien et a dû vous donner beaucoup de travail ; je pense que la façon dont les choses sont présentées ne peut pas prêter à certaines attaques. Quant au fond, je crois qu’il y a dans tout cela, notamment pour ce qui est des origines (probablement multiples), bien des questions qu’il sera toujours très difficile, sinon impossible, d’éclaircir complètement ; il semble vraiment que cela ait été embrouillé comme à plaisir !
Je viens de lire le livre de Vulliaud ; son histoire de Jean de Pauly est curieuse, mais tient vraiment un peu trop de place ; on sent trop qu’il se complaît à tous ces petites côtés. Une chose qui m’a plutôt étonné, c’est de le voir parler à diverses reprises d’“initiation” ; il semble qu’il y ait là un certain changement dans son attitude. Quant aux notes de sa traduction, tout en étant intéressantes, elles ne sont pas très “éclairantes”, si l’on peut dire ; mais je vois, par ce que vous me dites, qu’il faut attendre la suite... Enfin, je vais tâcher de faire sur ce livre quelque chose que j’enverrai à Chacornac vers la fin du mois, pour le nº de décembre (je pense qu’il a bien reçu mon dernier article).
Je n’ai pas reçu d’autres nos du “Monde Latin” ; l’article de Gary portait cependant la mention “à suivre”.
Puisque je ne vais pas en France maintenant, il va tout de même falloir que j’écrive un de ces jours à Chamuel, à qui je n’ai pas encore répondu jusqu’ici depuis sa lettre de Bordeaux. Vraiment, après tout ce que nous avons vu, et au moment où d’autre part l’“Anneau d’Or” va enfin être prêt à marcher tout à fait, il ne m’est guère possible de m’intéresser à ses projets ; mais je ne sais pas trop comment le lui faire comprendre sans le froisser. Je crois que le mieux est de continuer à rester dans le vague, ce que mon éloignement rend d’ailleurs plus facile ; on verra bien ce qui se fera par la suite, mais il y a des chances pour que cela n’aboutisse pas davantage que tout ce dont il avait été question précédemment.
Les tentatives d’intrusion du sieur Meslin sont fort ennuyeuses ; mais ce qui l’est plus encore, c’est le rôle joué par Michelet dans tout cela ; il y a là quelque chose que je n’arrive pas à comprendre. En tout cas, il est certain que, dans ces conditions, vous ferez bien d’éviter de le voir si c’est possible ; je pense du reste qu’il y aura lieu d’être de plus en plus méfiant vis-à-vis de toutes sortes de gens, et que cela va bien durer encore deux ou trois ans...
Oui, vous avez raison, c’est à se dégoûter de chercher à faire quelque chose pour les Occidentaux ; il faut pourtant travailler sans trop se préoccuper des résultats, et, même si un tout petit nombre seulement doit en profiter, on ne peut pas dire que ce soit peine perdue.
Il faut que je vous raconte, pour terminer, une histoire baroque : il y a ici, derrière El-Azhar, un vieux bonhomme qui ressemble étonnamment aux portraits que l’on donne des anciens philosophes grecs, et qui fait d’étranges peintures. L’autre jour, il nous a montré une espèce de dragon avec une tête humaine barbue, coiffée d’un chapeau à la mode du XVIe siècle, et six petites têtes d’animaux divers sortant de la barbe. Ce qui est tout à fait curieux, c’est que cette figure ressemble, presque à s’y méprendre, à celle que la “R.I.S.S” a donnée il y a un certain temps, à propos de la fameuse “Élue du Dragon”, comme tirée d’un vieux livre qui n’était pas désigné, ce qui rendait son authenticité plutôt douteuse. Mais le plus fort, c’est que le bonhomme prétend avoir vu lui-même cette drôle de bête et l’avoir dessinée telle quelle ! Je ne sais que penser de cette histoire, à laquelle il ne faut sans doute pas attacher une grande importance, mais qui est plutôt bizarre.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 18 октября 1930 г.
Уважаемый друг,
Я определенно не сдвинусь с места до зимы, если только не случится что-то совершенно непредвиденное; я сожалею об этом, потому что это лишит меня возможности увидеться с друзьями, но во всех других отношениях это предпочтительнее. Не говоря уже о неблагоприятном сезоне для поездки во Францию, здесь есть много дел, которые я не могу оставить сейчас; мы собираемся в скором времени начать перевод некоторых моих книг на арабский язык. Вероятно, мы начнем с «Человек и его осуществление», поскольку здесь нет ничего о индусских учениях, а многие хотели бы узнать о них.
С другой стороны, есть ещё кое-что, о чем я, естественно, не могу сказать всем, но что я должен учитывать: меня предупредили, что сейчас опасно совершать путешествие; люди, о которых вы знаете, воспользуются этим, чтобы возобновить свою мелкую работу...
Написав на днях Клавеллу, я просил его попросить Шакорнака продолжать отправлять журналы до дальнейшего распоряжения; вы будете очень любезны, если убедитесь, что поручение выполнено.
Чистовая версия «Символизм креста» завершена; я отправлю рукопись на днях. Роше пишет мне, что он нашёл типографию, которая обещала выполнить работу за полтора месяца; но, к сожалению, слишком хорошо известно, чего стоят обещания типографий! В конце концов, всё же нужно надеяться, что это не затянется слишком сильно.
Что касается дела с коллекцией Сенара, то это был большой промах: оба Ганеши были сделаны одновременно одним и тем же рисовальщиком, и другой был заказан немного раньше нашего; все было устроено так, чтобы не было возможной путаницы, что было легко, поскольку Фуше, который руководит этой коллекцией, хотел чего-то довольно причудливого, в то время как мы, естественно, хотели, наоборот, Ганешу совершенно традиционного характера. Узнав об этом, я написал Руие, чтобы объяснить ему, в чём дело, и попросить его отозвать свой протест, и в то же время написал Роше, чтобы уладить дело; поэтому нужно надеяться, что это не будет иметь продолжения, но всё же это немного досадно.
Если вы увидите де Менгеля, вы будете очень любезны, передайте ему извинения за то, что я ещё не ответил на его письмо; я постараюсь сделать это в ближайшее время.
Я действительно узнал несколько месяцев назад о совершенно непредвиденной смерти бедного г-на Каэна; вижу, что забыл сказать вам об этом...
Номер о гностицизме очень хорош и, должно быть, создал для вас много работы; я думаю, что способ подачи материала не может вызвать определённых нападок. Что касается сути, я считаю, что во всём этом, особенно в касающемся происхождения (вероятно, множественного), есть много вопросов, которые всегда будет очень трудно, если не невозможно, полностью прояснить; кажется, что всё действительно было запутано до предела!
Я только что прочитал книгу Вуллио; его история Жана де Поли любопытна, но занимает слишком много места; чувствуется, что он слишком увлекается всеми этими мелочами. Меня довольно удивило то, что он несколько раз говорил об Initiation; похоже, что здесь есть определённое изменение в его отношении. Что касается примечаний к его переводу, то, хотя они и интересны, они не очень «просвещают», если можно так выразиться; но из сказанного вами я вижу что нужно ждать продолжения... В конце концов, я постараюсь сделать что-нибудь по этой книге и отправлю это Шакорнаку в конце месяца, к декабрьскому номеру (я думаю, что он получил мою последнюю статью).
Я не получил других номеров Monde Latin; однако в статье Гари было указано «продолжение следует».
Поскольку я сейчас не еду во Францию, мне все равно нужно будет как-нибудь написать Шамюэлю, которому я до сих пор не ответил на его письмо из Бордо. Действительно, после всего, что мы видели, и в тот момент, когда Anneau d’Or [Золотое кольцо] наконец будет готово к работе, мне вряд ли возможно заинтересоваться его проектами; но я не знаю, как дать ему это понять, не обидев. Думаю, лучше всего продолжать оставаться в неопределенности, что в силу моего отсутствия становится проще; посмотрим, что будет дальше, но есть вероятность, что это не приведет к большему, чем то, о чём говорилось ранее.
Попытки вторжения господина Меслена очень досадны; но ещё более досадную роль играет Мишеле во всем этом; здесь есть что-то, чего я не могу понять. Во всяком случае, несомненно, в этих условиях вам следует избегать встречи с ним, если это возможно; впрочем, я думаю, что нужно быть все более подозрительным ко всякого рода людям, и это продлится ещё два-три года...
Да, вы правы, это отвратительно – пытаться что-то сделать для западных людей; тем не менее нужно работать, не слишком беспокоясь о результатах, и даже если этим воспользуется только очень небольшое число людей, нельзя сказать, что это напрасный труд.
В заключение я должен рассказать вам одну странную историю: здесь, за Эль-Азхаром, живёт старик, который удивительно похож на портреты древних греческих философов и рисует странные картины. На днях он показал нам некоего дракона с человеческой головой с бородой, в шляпе, модной в XVI веке, и шестью маленькими головами разных животных, выходящими из бороды. Самое любопытное, что эта фигура почти до степени смешения похожа на ту, которую R.I.S.S опубликовал некоторое время назад, в связи с известной Élue du Dragon [Избранницей дракона], как взятую из неуказанной старой книги, что делало её подлинность довольно сомнительной. Но самое главное, что старик утверждает, что сам видел это странное животное и нарисовал его таким, каким оно было! Я не знаю, что думать об этой истории, которой, вероятно, не следует придавать большого значения, хотя она довольно необычна.
Искренне ваш.
Рене Генон